La fièvre dans le sang

I

Le mois dernier, notre cinéclub avait consacré sa séance à Fatima de Philippe Faucon. Le film a plu mais mieux encore, il y avait comme du soulagement chez les spectateurs présents. Comme si venait d’être mis à jour un désir longtemps inassouvi. Ce désir, quel est-il ?

On peut dire de façon pompeuse (mais cela fait du bien, alors allons-y ! ) que Faucon est un cinéaste capable d’exprimer un rapport parfait du cinéma avec le monde. Le voir catalogué comme un cinéaste du social est donc très frustrant…J’imagine néanmoins le cinéphile lambda (les mains collées à un numéro des Cahiers) me répondre ainsi : « Oui, mais tu comprends ce n’est pas un vrai film politique ; il faut plutôt aller chercher du côté de Duvivier ou de Despleschin ! » assurant au passage que la plus grande force de ces cinéastes est de « parler à tout le monde. »

Qu’est-ce qui ressort de Fatima ? D’abord que c’est un film vrai. Qu’il y a une légère tendance à grossir le trait pour mieux percevoir cette vérité. Que Faucon est un compositeur minutieux aux idées très claires mais qui s’abandonne à ses personnages, quitte à rendre floues lesdites idées. Il faudrait à ce titre s’attarder sur deux personnages du film, Nesrine et Souad (qui sont les filles de Fatima) dont la vigueur étonne et émerveille. Si la première est bouleversante en tant que symbole d’une vérité injuste (les fils et filles d’immigrés doivent faire deux fois plus que les autres pour arriver à faire ce qu’ils veulent), on se sent plus proche de la deuxième, tout droit sortie d’un film de Jean Vigo : drôle, rebelle et inclassable; elle est absolument formidable. Surtout, elle vient troubler le réel, n’incarnant rien si ce n’est elle même : elle est un possible voué à s’accomplir, une lune arrachée, un tigre à l’abandon. Il faut encore et toujours rejouer la fièvre dans le sang.

Plusieurs scènes obsèdent par ce qu’elles ont de commun : Nesrine reposant un article au supermarché parce que c’est trop cher, la bourgeoise testant Fatima, Souad discutant avec ses amies, les étudiants en médecine attendant de façon absurde quinze secondes debout avant que le test démarre,…Elles suffisent presque pour donner un aperçu de ce que sont les années 2010 : un monde horrible dans lequel les gens font preuve de ressources extraordinaires. Faucon me fait penser à André de Toth (voir La Fille de Feu ou La Rivière de nos amours) ou Ida Lupino (voir Outrage ou Bigamie) : des cinéastes qui travaillent au sein d’une industrie sexiste et raciste et qui veulent voir autre chose.

II

Fatima rappelle surtout quelque chose de primordial : le style au cinéma ne doit présenter aucun intérêt de surface ; le risque étant de créer une confusion entre ce qui est apparent et ce que le style est réellement, c’est à dire un regard sur le monde, une manière de s’exprimer. Noé, Refn, Dolan intéressent pour la même raison : leur image provoque l’admiration car elle trouve un écho dans ce qui est admis au niveau stylistique par la télévision, Internet, l’audiovisuel ; tout un système d’images qui fonctionne en vase clos. Le style repose alors sur un réseau de signes communs qu’il suffit  de réarranger entre eux selon la mode du moment. Aujourd’hui, c’est le néon, demain ce sera autre chose. Ainsi pensé, le style, en prenant trop de place, dépeint des personnages au lieu de permettre leur expression directe.

Il doit être au contraire le reflet d’une sensibilité (différente forcement de celle du voisin).  Et que fait une sensibilité ? Elle tremble mais peut aussi chavirer au point où l’on arrive à détester ce qu’elle a pu être. Le style doit être pareil. S’enfermer dans un style, c’est s’enfermer dans une sensibilité prétendument uniforme. J’ai toujours du mal à voir des cinéastes expliquer leur mise en scène (comme s’ils parlaient d’une notice IKEA) ou bien se rendre à des rétrospectives qui leur sont consacrées. Je pense au contraire qu’il faut se tenir auprès de celui qui brûle ses oeuvres qui fait preuve ainsi de plus d’humanité.
Mais cette admiration béate et nulle dit quelque chose de notre rapport à l’art à l’heure où évoquer l’obscénité du fait de mettre Polanski en couverture d’un magazine est perçu comme une attaque contre son cinéma. Que leur répondre ? Arrêtez de déifier les cinéastes ! Brûlons les totems ! Pas de style sans éthique !

III

Reverdy apporte ici un éclaircissement salutaire : « l’image est une création pure de l’esprit. Elle ne peut naître que du rapprochement de deux réalités plus ou moins éloignées. Plus le rapport sera lointain et juste, plus elle aura de puissance émotive et de réalité poétique ». Le style résiderait dans le choix de ces réalités.
Un film comme Thelma (pour prendre un exemple plus frappant et plus récent encore) ne se distingue pas par sa beauté visuelle, c’est pourtant le film le plus poétique vu cette année. Pourquoi ? Parce que le cinéaste a essayé de montrer que pour vivre heureuse avec son amoureuse (1ère réalité : la vie amoureuse), le personnage de son film devait d’abord retourner dans la maison de ses parents (2ème réalité : la vie familiale). Ceux qui auront vu Thelma comprendront : l’intensité, la tendresse et la force de l’émotion viennent essentiellement de ce rapprochement.
Un conseil alors aux cinéastes : faites de la méditation, ce que vous voulez, mais laissez-vous aller !

 

Tanguy

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s