Entretien avec Kiyoshi Kurosawa et Tahar Rahim

Kiyoshi Kurosawa est venu à Lyon présenter son dernier film, Le Secret de la chambre noire, accompagné de Tahar Rahim, qui tient le premier rôle. Entretien.

Est-ce que les fantômes dans ce film sont les mêmes que dans vos films japonais ?

Il y a des fantômes tout à fait identiques, et d’autres tout à fait différents. Comme vous pouvez le voir, celui de la mère est traditionnellement de ceux qu’on voit dans les films d’horreur. On la voit sous forme de fantôme dès le début du film, et c’est le genre de fantôme qu’on peut voir dans les japanese horror ghost story. Ce qui est nouveau, c’est le personnage de Marie, qui n’est pas un fantôme au départ, mais qui le devient au cours du film, et qui ouvre un nouveau drame avec un personnage différent. Cette manière de représenter les fantômes en escalier, c’est un challenge pour moi, car ce n’est pas la façon qu’on a de les représenter au Japon, que ce soit dans les films d’horreurs ou dans les récits.

J’imagine que cela fait longtemps que vous souhaitez tourner en dehors du Japon – pourquoi avoir choisi la France, et par rapport au casting, pourquoi avoir choisi de tourner avec Tahar Rahim ?

La première fois que mes films ont été présentés à l’étranger, c’était en France, et la première fois que je suis apparu dans un festival, c’était également en France. Doucement, des liens se sont créés entre moi et la France, et au moment où je m’en suis rendu compte, j’étais déjà en train d’imaginer le film. Lorsque j’ai décidé de tourner en France, j’ai immédiatement pensé à Tahar. On s’était déjà rencontré lors d’un festival, et j’ai trouvé qu’il avait beaucoup de facettes, que c’était quelqu’un de très complexe. Au départ, le personnage de Jean n’est pas simple – c’est quelqu’un qui hésite beaucoup entre les chemins à emprunter. A partir du milieu du film, il commence à se décider, et devient plus actif. C’est un jeune homme très pur, qui veut avancer dans sa relation avec Marie. Pour représenter un personnage aussi complexe, je ne voyais personne d’autre que Tahar Rahim, et il l’a incarné à la perfection.

Est-ce qu’il a été difficile pour vous de tourner avec une équipe européenne ? Qu’est-ce que ça a changé dans votre mode de travail ? 

Bien sûr, tout le film s’est fait par la traduction, mais je crois que l’équipe française a attaché beaucoup d’importance à représenter tout ce que je voulais. J’ai toujours eu envie de tourner à l’étranger, et j’étais très heureux que cela se fasse en France, mais je n’aurais jamais imaginé que des français ait envie de tourner avec un réalisateur japonais, et cela m’a très agréablement surpris. Cela s’est passé de manière très fluide.

Tahar Rahim, est-ce que vous connaissiez le travail de Kurosawa ? Comment vous êtes-vous préparé, est-ce que vous vous êtes inspiré d’acteurs japonais ?

Tahar Rahim : Oui, je connaissais déjà son cinéma. Enfin, connaître, c’est un grand mot, son oeuvre est tellement vaste et profonde. Quand j’étudiais le cinéma, on avait un cours sur les films de genre, et on avait étudié des films de Kiyoshi, notamment Cure. Par la suite, j’en ai découvert d’autres, et je dois dire que Rétribution est un de mes films préférés. J’ai continué à suivre son oeuvre, et pour ce qui est de l’inspiration, c’est un peu particulier car c’est la première fois que j’interprète un personnage auquel je ne m’identifie pas – parce que je pense que c’est ce dont il s’agit, que le personnage est une enveloppe charnelle à la personnalité assez simple, finalement, à laquelle on ne peut pas attacher un passé, ni scénaristiquement, ni dans le film, et que c’est fait pour ouvrir le film et la maison, pour qu’on puisse le remplir, qu’il soit contaminé par le réel, l’irréel, la maison, les gens qui y habitent, pour le remplir complètement et devenir une sorte de membre de cette famille.

C’est un peu un rêve de gosse qui se réalise, je dois dire que je suis très flatté d’avoir été choisi pour le film.

Quand je me demandais comment jouer le personnage, j’ai compris que Jean est la seule personne ordinaire du film. J’ai saisi le film comme une chute de dominos, que l’un amenait à l’autre, au fur et à mesure, et qu’impose l’irréel à la place du réel. A un moment, Jean se pose la question de savoir pourquoi, et comment. On a eu une conversation avec Kiyoshi, pour trouver une forme de réalité à laquelle m’accrocher. Mais pour que le sentiment du réel ne remonte jamais à la surface, que Jean s’accroche à l’illusion, il fallait qu’il y ait un contact physique entre Marie et Jean, qu’elle l’emporte dans les profondeurs de l’irréel. A chaque fois qu’il commence à douter, elle le caresse, elle le touche – jusqu’au climax, où il n’y a pas plus réel que la mort, et que les deux personnages fusionnent. Et j’avais besoin de cette réponse là, de cette chose concrète pour que j’y crois.

Kiyoshi Kurosawa : Que ce soit en France ou au Japon, je n’ai aucune idée du caractère des personnages. Je me base toujours sur les acteurs, et je travaille avec eux. J’écris le scénario, l’histoire, mais je ne me concentre pas sur les personnages – cela vient après. C’est en regardant Tahar jouer que j’ai vu le personnage de Jean créer sa propre personnalité au fur et à mesure des prises.

Tahar Rahim : J’aimerais ajouter quelque chose, c’est une remarque que j’impose à Kiyoshi – quand je le vois travailler, je me rends compte qu’il donne des directions réelles à ses acteurs, de quoi les nourrir, mais aussi qu’il aime voir s’incarner quelque chose, ce qui est le sens de tout son cinéma.

(Silence).

Je me demande en fait, si après avoir donné un peu de direction à l’acteur – des mots, un endroit, des choses à faire – si après il n’aime pas voir un acteur incarner son personnage devant lui. C’est en cela que son travail rejoint son oeuvre : par l’apparition et l’incarnation. Il laisse une certaine liberté à son acteur, et je me demande si cette liberté ne vient pas du désir de voir apparaître son personnage, et ainsi s’autoriser une place de spectateur face à sa propre oeuvre.

Kiyoshi Kurosawa : Au départ, je n’ai pas l’image du personnage. Comme le dit Tahar, je laisse à l’acteur le soin de créer l’image du personnage, de se frayer un chemin. C’est en voyant le film que je me dis : « Ah, c’est ça, le personnage que j’ai créé ? ». C’est exactement de cette façon que j’envisage mes films.

263270

Vous savez si les films dans lesquels vous avez joué sont distribués au Japon ?

Oui, Kiyoshi a pu voir Un Prophète au Japon.

Monsieur Kurosawa, dans vos films précédents, la mort était source de peur, mais votre cinéma glisse peu à peu vers quelque chose de plus apaisé. Pourquoi ?

C’est vrai que mes films s’inscrivent souvent dans le cinéma d’horreur, mais j’ai commencé à avoir envie de ne pas représenter que la peur à travers mes fantômes, mais aussi d’autres sentiments, d’autres facettes de l’être humain, et ainsi d’humaniser les fantômes. Je pense que ça a un rapport avec le fait de prendre de l’âge, car on commence à voir ses amis et ses proches mourir, et la mort ne me paraît plus seulement effrayante, mais m’inspire beaucoup de sentiments différents. Si je devais revoir un de mes amis, j’aimerais le revoir de cette façon.

Je voulais vous poser la question du regard dans ce film. Les personnages y sont prisonniers du regard des autres, mais il y aussi un jeu avec le regard du spectateur – enfin, chacun des acteurs que vous avez choisi ont un regard très particulier. Que pensez-vous de la manière dont on regarde l’autre, notamment dans le couple ?

En tournant ce film, j’ai voulu donner une importance capitale au regard. Je me suis rendu compte que les français ont des yeux très grands, comparés aux asiatiques, c’était donc une toute nouvelle expérience, de voir ce jeu de regard – les sentiments qui passent sont complètement différents, pas seulement à cause de la taille des yeux, mais aussi à cause de l’expression. Observer la manière dont les acteurs se regardent est quelque chose de très intéressant et qui m’a beaucoup amusé. Pour répondre à votre dernière question, je ne peux pas dire qu’au Japon, dans la vie de tous les jours, ce soit une chose à laquelle je prête attention. Mais c’est vrai que sur le tournage, j’étais toujours impressionné lorsque Tahar me regardait.

526928

Comment s’articule la culpabilité de l’image, entre la photographie et le cinéma ? Les fantômes naissent des daguerréotypes – à quel point le film, en tant que représentation, serait également coupable ? 

Comme je l’ai dit, je filme en ressentant. Mais c’est vrai que lorsqu’on prend une photo, lorsqu’on filme avec une caméra, l’image devient quelque chose de très proche du fantôme. Lorsqu’on regarde un film, ce que l’on voit appartient au passé – même si la personne semble vivante, ce n’est pas forcément le cas. C’est comme ça que se mêlent le présent et le passé, au moment où l’on entre dans la salle de cinéma.

Je m’excuse, parce que votre question est un peu difficile, alors ma réponse l’est aussi.

Vous avez dit à Cannes que Le Secret de la chambre noire serait « un film de genre, mais de qualité », comme si c’était contradictoire. Est-ce que vous pensez qu’il faille encore anoblir le genre de l’horreur ?  

Je crois que c’est un film qui appartient au genre de l’horreur, en effet. Mais si vous le ressentez comme quelque chose de plus grand, qui vous inspire des choses qu’on n’attribue d’habitude pas au cinéma d’horreur, j’en suis très heureux. C’est le genre de films que je souhaite tourner désormais.

Pourquoi avoir choisi Grégoire Hetzel pour composer la bande originale ?

Pour ce film, j’avais envie d’une musique typique qui fasse ressentir l’ambiance du pays. En faisant mes recherches, j’ai voulu travailler avec un compositeur qui puisse composer avec un orchestre acoustique, et c’est ainsi que j’ai rencontré Grégoire Hetzel. Je voulais des compositions très classiques, mais le compositeur s’est finalement rapproché de ce que pouvait faire Bernard Herrmann pour Hitchcock. Au fur et à mesure, je me suis rendu compte que cela convenait bien au film.

Pendant les deux mois où vous avez vécu en France, qu’est-ce qui vous a le plus manqué de votre pays natal ?

Lors du tournage, rien ne m’a manqué du Japon. Je ne suis pas resté assez longtemps en France.

La productrice Michiko Yoshitake ajoute alors : Il est quand même resté sept mois en France !

Kiyoshi Kurosawa : Lorsque le tournage s’est terminé, j’avais une semaine de libre, et je me suis dit que j’avais très envie de retourner au Japon.

Plus le film avance, et plus on se rend compte que le désir d’argent est un moteur pour le personnage de Jean. Il y a une ambiguïté sur ses intentions.

Tahar Rahim : c’est un élément qui nourrit le personnage, qui lui permet d’évoluer. C’est une couche supplémentaire qui aide le thriller à être tendu. Mais Jean n’est pas un mec qui fait ça de manière vénale, c’est juste le commun de toute personne qui n’a pas d’argent : gagner 500 000 mille euros sans faire de mal à personne, on appellerait ça faire une sorte de commerce, beaucoup de gens le ferait. Et il le fait par amour – ou par charme fantastique. Par contre, il a une dimension opportuniste, c’est pas très propre, ce qu’il fait – mais ce n’est pas un égoïste. Mais avoir des personnages pas très gracieux, ça donne justement envie de le défendre, ou au moins de les interpréter.

Quel est, selon vous, le lien entre cinéma et réalité ?

(Ndlr : Kurosawa utilise le mot « Genjitsu », qui signifie « réalité » mais se traduit littéralement par « apparition réelle »).

Un film se situe vraiment à la frontière entre le réel et l’irréel. C’est en fait cela, cette position particulière, qui lui donne sa réalité. Le film se trouve dans une autre réalité : on filme quelque chose qui n’est pas notre réalité, mais c’est par cet aspect d’une réalité différente, à laquelle on assiste, qu’il rentre finalement dans la réalité. Se demander ce qui est irréel dans le film est très difficile, puisque le film fait finalement partie de la réalité, tout comme les fantômes. Le moment où Jean et Marie se retrouvent – alors qu’elle est décédée – a été filmé : pourquoi ne serait-ce alors pas réel ? Dans un film, tout est possible, l’irréel devient réel.

De quel personnage vous sentez-vous le plus proche ? 

Au départ, lorsque j’écrivais le film je m’identifiais beaucoup à Jean, même s’il est très différent de moi. J’apprécie aussi beaucoup le personnage de Stéphane, mais en le créant, je me suis dit qu’il ne fallait absolument pas devenir comme lui, ni commettre les mêmes fautes que lui.

Dernière question : avez-vous peur de mourir ?

Je ne peux pas dire que je ressente de la peur de mourir, mais je me demande – puisque je ne sais pas ce qui se passe après la mort – je me demande ce qu’il peut y avoir, et je ressens une forme d’anxiété. Je crois qu’on a moins peur de la mort que de la façon dont on va mourir – est-ce que je vais mourir en souffrant ? Je crois que c’est ça qui me fait le plus peur, et pas la mort elle-même.

Propos recueillis lors de la conférence de presse organisée par le Cinéma Lumière Terreaux et en partenariat avec l’Espace Lyon-Japon. Merci particulièrement aux deux traductrices pour leur patience.

Le Secret de la chambre noire sortira en salles le 22 février 2017. 

Piotr Sobkow

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s