Les urnes silencieuses

Que lui importe que ce soit Pierre ou Jean qui lui demande son argent et qui lui prenne la vie, puisqu’il est obligé de se dépouiller de l’un, et de donner l’autre ? Eh bien ! non. Entre ses voleurs et ses bourreaux, il a des préférences, et il vote pour les plus rapaces et les plus féroces. Il a voté hier, il votera demain, il votera toujours. Les moutons vont à l’abattoir. Ils ne se disent rien, eux, et ils n’espèrent rien. Mais du moins ils ne votent pas pour le boucher qui les tuera, et pour le bourgeois qui les mangera. Plus bête que les bêtes, plus moutonnier que les moutons, l’électeur nomme son boucher et choisit son bourgeois. Il a fait des Révolutions pour conquérir ce droit.

Octave Mirbeau, La Grève des électeursLe Figaro du 28 novembre 1888

 

 

Aux élections présidentielles, puis législatives, de 2017, comme ce fut le cas aux précédentes, l’acte le plus sûrement politique, le plus exactement démocratique et le plus ostensiblement légitime sera de ne pas voter. Mais plus encore que les scrutins antérieurs, celui qui nous est ironiquement proposé dans l’année qui vient aura le visage du plébiscite, ce simulacre de choix, cette astuce des monarchies et des dictatures, qui fut en vogue au XIXe siècle, et qui vise, non pas à donner le pouvoir à la population (sens du mot démocratie), mais bien d’en faire un épais sondage, d’en racler le fond jusqu’à ce que l’élite installée soit satisfaite du vieux marc qu’elle y ramasse.

La démocratie représentative, superstition majoritaire, n’en finit pas de rameuter régulièrement les grenouilles au bénitier ; religion médiocre et endormie, qui a ses théologiens, ses doctrines, ses inquisiteurs, ses hérétiques tolérés, et donc ses rites traditionnels comme le vote aux élections présidentielles, elle est pourtant immanquablement contrariée, à chaque échéance, par des armées inertes de sceptiques regroupés en quarantaine sous le nom infâmant d’abstentionnistes. Ce sont pourtant les citoyens les plus lucides et les plus engagés qui composent cette masse méprisée refusant le culte mystique voué au vote républicain.

Le retour triomphal des idéologies, depuis quelques années, aurait dû faire s’encâbler quelques neurones chez nos toujours excellents « experts », « politologues », « éditorialistes », « chroniqueurs », petites frappes sociales-démocrates bien en règle et persuadées d’être dans le coup, qui ont pourtant assisté en 2016, atterrés, au tsunami Trump et au vaudeville Fillon, alors que depuis des mois, ils se rassuraient en agitant de vieux trésors d’antiquaire (Clinton et Juppé). Le Brexit les avait déjà crucifiés au Golgotha de la sidération farouche, le reste les a mis au tombeau. Leurs studios de télévision sont équipés d’une climatisation, mais pas d’oreilles sur le monde, ce qui peut paraître incommode lorsqu’on prétend en être l’écho fidèle. Ce retour des idéologies n’est pas une offensive des idées massives qui ont empesté dans tout le XXe siècle : celles-ci n’ont jamais disparu ; en revanche, pendant plusieurs décennies, elles ont avancé masquées, hormis dans quelques bastions marginalisés par l’instinct de préservation des élites mais bien utiles à leurs calculs de long terme (l’extrême-droite).

Non, ce retour des idéologies n’est pas une massification des idées extrêmes : c’est plutôt un retour à la formulation autoritaire de ces mêmes idées qui n’ont jamais cessé, depuis le siècle dernier, d’être essayées sur la société dite « démocratique ». Ce qui revient avec force, dans la fanfare médiatique, c’est donc moins la tempête des pensées systématiques et des logiques autoritaires (idéo-), que la parole qui la formule et surtout la défend, la légalise, la rend efficace (-logie). Dans ce contexte, comment encore croire à la messe républicaine, comment encore accomplir cet acte absurde, déficient, de voter pour un président de la Ve République ? Plus que d’habitude, un tel acte est raisonnablement indéfendable. En outre, le Front National, désormais roi sans cour de l’ensemble des partis politiques et des media, séduit indistinctement les électeurs de la droite libérale, de la gauche sociale, du centre, les conservateurs, les progressistes en plein frisson du « pourquoi pas », et dans le même temps, ne s’est toujours pas fait lâcher par son électorat historique malgré le ronchonnement causé par la dédiabolisation (les nationalistes, les réactionnaires de tout poil passent leurs journées à critiquer leur parti chéri mais finiront tous par aller poser leur galette dans la marmite républicaine). La danse est menée par ce qu’on appelle l’extrême-droite : comment dès lors, au regard des propositions politiques récentes, la qualifier d’extrême ? Le pari de la suzon Le Pen est remporté haut la main. Les autres, étouffés dans leur consensualisme et leur tiédeur, suivent en boitant mais suivent quand même. La rhétorique de toutes les discriminations, du repli identitaire, de la moraline occidentale et essentialiste, du rigorisme sociétal et de la politique anti-système, s’est largement libérée et répandue dans tous les partis, dans tous les media, plus insidieuse qu’au Front National, moins abrupte que chez Trump, mais bien présente et palpable, perverse, affectée de nuances de tartuffe… et l’électorat, concerné visiblement par les ambitions eunuques et les discours délirants de ces hommes et ces femmes du néant, suit, aveugle, affamé, comme du bétail devant qui on agite un vieux chiffon aimé.

Les figures alternatives (le banquier Macron brutalement changé en révolutionnaire pour jeunes cadres, le néobouddhiste Mélenchon à la dérive sur sa chaloupe de géopoliticien ivre mort, le désespéré NPA  qui hausse des épaules avant même d’avoir commencé sa campagne) séduisent parfois les zélotes du scrutin, mais finissent souvent par être la caution « c’est beau la pluralité » dans les dîners parisiens et n’accéderont jamais au second tour, sauf si la campagne qui arrive met au jour, enfin, les failles profondes du régime.

Ajoutons à cela la kermesse des primaires. Tous ceux qui, « de gauche », sont allés crânement déposer, à la primaire de la droite et du centre, deux euros dans la bourse de leurs supposés adversaires, donc stricto sensu financer en pleine conscience, non plus seulement la corruption de leur propre « camp », mais celle du camp concurrent (!), ceux-là sont les plus enfoncés dans la contradiction et la stupidité – car, faut-il encore le répéter, la Ve République ne peut produire qu’un vote stupide, c’est-à-dire un vote de prostration, d’immobilité, de torpeur.  Les primaires sont en réalité la preuve définitive de la stupidité du vote tel qu’il est conçu et pratiqué aujourd’hui, et de l’intelligence machiavélienne, en miroir, de ceux qui l’ont instauré de cette manière, sous ce régime, dans cette configuration. La primaire est un suffrage universel de financement, elle instaure une mendicité de l’élite qui la moralise artificiellement et la dédouane de toute responsabilité politique : on vote, comme aux autres scrutins, pour un candidat qui fait des promesses ineptes, et qui, s’il est élu, sera inapte à les accomplir, et en fin de mandat présentera un bilan formidablement désastreux – mais désormais, on paye pour le faire ! L’institution démocratique est utilisée pour renflouer les caisses des entreprises politiciennes, ce qui est une manière d’assumer, en creux, que l’électorat n’est qu’un mécène certes imprévisible, mais jamais avare, aux yeux de l’élite politique. Et d’ailleurs, l’électeur lambda, lui, aux primaires comme aux élections, vote par désarroi, par défaut, par délassement, ou même presque par curiosité… Il se laisse prendre en pleine conscience par le jeu de dupes. L’ambition, la grande ambition démocratique, le terrible enjeu politique, le rêve vital et grandiose de construire une société juste, saine, se construit sur le hasard et l’émotion d’un instant, habilement travaillés par une caste élitaire inculte mais stratège. Voilà le visage de notre démocratie. Une loterie truquée dont le résultat, de toute façon idéologiquement déjà joué (ce n’est qu’une question de nom sur le bulletin), est laissé pour rire à la bonne humeur et au flair de chacun. Voilà le projet politique de cette société.

Les urnes sont bien silencieuses de toute conviction. Voter en 2017, ce sera prendre ce silence pour un discours, ce sera construire des nécessités avec des pis-aller, ce sera confondre la retraite de l’intelligence avec de l’engagement citoyen. L’acte citoyen exact et total sera, comme d’habitude, et plus que jamais, le véritable silence, le cri taiseux dans la nuit politique, le mutisme frontal de la majorité des individus vivant dans ce pays, entre les quatre murs de leur maison un dimanche sans sortir de chez eux, et ce sera leur sourire sombre, toujours le même, ce soir-là, à 20h, devant leur télévision.

 

Jean Belmontet

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