La propagande institutionnalisée façon M6

M6 a diffusé le premier volet présenté par Karine Le Marchand de son émission « Une ambition intime », qui a suscité beaucoup de réactions hostiles puisqu’elle « dresse le portrait » des candidats à la présidentielle. Parmi elles, on entend beaucoup parler de « peoplisation de la politique », mais en fait la « peoplisation » est au coeur des émissions proposées par M6, W9, NRJ, etc. Elle concerne les dominants et les dominés, respectant néanmoins une variable langagière. Vous remarquerez que de façon générale, l’adresse aux dominants sera douce, respectueuse et soumise, tandis que celle réservée aux classes sociales dominées sera moqueuse, obscène et impatiente ( à ce sujet, une émission intéressante de Nada-info.fr, avec Gilles Balbastre et Frédéric Lordon https://www.youtube.com/watch?v=JKdgcHoxJUg )

Le synopsis de l’émission annonce que « C’est sans fard et avec sincérité qu’ils ont décidé de prendre la parole ». D’entrée de jeu, Mme Lemarchand demande comment s’adresser à Sarkozy. « Nicolas ou Président? » « Nicolas alors ». Le jeu commence, en apparence anodin. Il ne l’est pas car feignant de s’extirper du rôle d’acteur politique, le candidat est alors pleinement à son aise pour manipuler son auditeur, car celui-ci n’a alors à son égard pas plus de méfiance que pour son voisin. On ne s’étonnera pas alors que les équipes de com’ des candidats soient enchantées ! Il s’agit d’une occasion inespérée pour s’introduire dans l’esprit du spectateur, sans que ce dernier mette en place les mécanismes de jugement critique qu’il actionne habituellement lorsqu’on lui parle de politique.

 

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(Ce qu’on y voit)

Relevons tout de même deux axes particulièrement sales dans cette entreprise diablement intelligente :

  1.  Karine le Marchand utilise des codes qui inscrivent d’emblée le spectateur dans un cadre spécifique. Un vélo vintage rose poudre, des plans sur la déco avec un zoom sur les bougies, tout ça déroulé sur une musique pop : on se croirait sur une chaîne de youtubeuse beauté, pour un épisode spécial confidence. En soit, que des personnes s’amusent à décorer une chambre et à raconter les aventures de leur consommation effrénée, ça ne me regarde pas. Mais quand ce cadre est utilisé pour interroger des candidats aux élections présidentielles, ça me dérange carrément. Parce qu’on sous entend que dans un univers de fille, il n’y a pas de place pour la politique et ses combats. Que le président ou la présidente, il faut l’accueillir chez soi, lui proposer de s’installer à ses côtés sur son canapé, lui proposer du vin et des petits gâteaux.
  2.  Le dominant se transforme en dominé : l’émission porte une grande attention au fait que chacun des intervenants a des histoires tristes à raconter, leur permettant de s’accaparer le discours de la souffrance. Il est ainsi détourné de sa visée originelle dans le champ politique, qui est de dénoncer les systèmes d’oppression. L’émission permet au candidat de matérialiser et d’installer ses lamentations dans les souvenirs du spectateur. Voyez, le dominant souffre autant que le dominé! Et c’est avec plus de facilité qu’on nie alors les systèmes d’oppressions.

Mais plus que tout, ce qui est affolant, c’est que pendant 30 minutes, chacun des candidats peut déverser sa propagande sans qu’à aucun moment on ne lui oppose le moindre argument, ou qu’on explicite le lien entre son discours et l’effet qu’il veut avoir. La magie s’exerce, sans interruption, car oui, en 2016, la télévision est bien au service du pouvoir étatique : avant même de connaître le nom de son nouvel empereur, elle l’invite sur son trône.

Marta Sobkow

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