Juste la fin du monde, de Xavier Dolan

Xavier Dolan choisit d’adapter, pour la seconde fois, une pièce de théâtre au cinéma. Cette fois-ci, c’est l’histoire de Louis, interprété par Gaspard Ulliel, qui rejoint sa famille après quinze ans d’absence pour leur annoncer sa mort.
Dans le parcours de Dolan, Juste la fin du monde est un film volontairement « mineur », livré à Cannes comme pour préparer son prochain long-métrage, The Death and Life of John F. Donovan – de même que Tom à la ferme annonçait Mommy.
Le film condense alors, en une heure et demie, les retrouvailles, les engueulades, les aveux puis le départ précipité de Louis, le tout concentré en un après-midi de canicule. La « méthode Dolan » ne change pas : on colle aux personnages à grands renforts de gros plans, voire de très, très gros plans, on filme les engueulades plein champ… La seule nouveauté qui vienne enrayer cette dynamique du « toujours plus fort » tient à des éléments de langage, ou plutôt de non-langage : on bégaye, on se reprend, on coupe ses phrases qu’on reprend après s’être tu. Cette langue bien particulière, empruntée à la scène de théâtre et transposée au plateau de cinéma ne trouve pas sa place à l’écran. Voir Marion Cotillard se reprendre sans arrêt, bégayer à chaque mot – quand la mère, incarnée par Nathalie Baye, répète toujours les mots par deux, et que Gaspard Ulliel n’en sort « toujours que trois » – tire le film toujours plus loin de la mise en scène, collant au maximum à ce morceau de papier qu’est le scénario.

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Une façon de regarder le film.

L’arrivée de Louis donne ainsi lieu à une scène au montage parfaitement erratique, Dolan étant tiraillé entre ses cinq personnages qui s’envoient leurs répliques à une vitesse vertigineuse et lui qui craint de les rater en train de parler. Par peur du hors-champ, de rater une expression sur un visage, Dolan filme sans arrêt les visages des acteurs, ou leurs mains, leurs cheveux, plus rarement leurs vêtements lorsque ceux-ci s’arrêtent un peu de parler. Car si au théâtre, parler beaucoup, c’est comme ne pas parler, au cinéma, parler beaucoup, c’est parler beaucoup. Juste la fin du monde aimerait être un film sur l’incommunicabilité – mais Dolan aime trop la parole pour rater ça. C’est peut-être Léa Seydoux, curieusement, qui tire le mieux son épingle de ce petit jeu, là où ses collègues ont une difficulté folle à incarner une langue hachée et inconstante. Alors Dolan se concentre sur les difficultés à parler, et force ses acteurs à des gros plans affreusement gênants. Une fois les réseaux de communication établis et leurs rouages identifiés (pêle-mêle : « Ta gueule », « Antoine… », « Mais vas-y, parle », « Enfin, je sais pas, peut-être ») le film s’enfonce dans la pièce, ne parvenant jamais à se détacher du matériau théâtral, de ses spécificités – et là où Dolan aurait pu, et du, repenser une mise en scène, il l’écarte par le gros plan. Il ne reste donc plus grand chose de cinématographique : le montage cherche à coller aux cadrages, eux qui évacuent naturellement la mise en scène. Pour rythmer et unifier les scènes, Dolan recourt bien entendu aux musiques, souvent intra- et extradiégétiques à la fois, et souvent purement illustratives – par peur du silence. Car chez Dolan, tout doit filer, hurler, courir, frapper. Si l’on est forcé d’admettre que le film a quelque chose d’anxiogène, c’est aussi à cause de cette caméra qui s’agite dans tous les sens et se heurte aux limites de la mise en scène – comme l’oiseau de la fin qui se cogne aux murs de la maison trop petite pour les ambitions du film.

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De ce hiatus aurait pu se dégager quelque chose de supérieur – dans le cimetière nihiliste du cinéma, gangréné par les images et les structures publicitaires, faire naître des images nouvelles, qui pourraient dire plus d’une génération allaitée aux clips et aux vidéos de six secondes. Mais non, rien du tout. le film est refermé sur lui-même – comme l’indique cette amorce : « quelque part, il y a quelques temps déjà », et qui enterre Louis avant même que sa voix-off ne prenne la parole, elle aussi qui résonne d’outre-tombe. Ce control freak de Dolan qui ne supporte pas que quelque chose lui échappe, qu’un signe soit mal interprété – cette fin à la Inception, où l’on guette le dernier souffle de l’oiseau, qui rappelle comme Dolan était fier de confirmer que le collier de Mommy avait bien été volé.

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Le reste, on le connaît déjà – tout le monde parle de l’hystérie, de l’obsession maternelle, des passages de clip. Juste la fin du monde poursuit son accumulation dolanesque de sadisme envers les personnages, de l’habituelle dialectique « artiste gay / beauf macho », du fétichisme des vêtements, de la petite frustration de n’être pas vraiment « prolo » mais de cracher sur la bourgeoisie – le tout concordant à la sainte émotion qui n’est jamais que l’unique curseur de l’effet stylistique. Tout est style, jamais d’esthétique. On a beaucoup dit que Dolan aurait fait un excellent publicitaire. Peut-être aurait-il également fait un bon metteur en scène de théâtre – mais tristement, ce film enterre Dolan, jusqu’à son prochain film au moins. Cette petite boîte fermée qu’est Juste la fin du monde, qui ne présente aucune aspérité, qui court après les effets et qui n’ouvre sur rien émeut presque alors, car malgré tout, on peut avoir de la compassion pour le Dolan-Icare, qui se brule sans arrêt les ailes et qui, toujours, veut voler plus haut, dire plus en filmant moins, être vu et entendu par tous mais toujours dans le même sens.

Piotr Sobkow

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