1968 et Cannes, la révolution n’en veut plus.

« L’exploiteur ne raconte jamais à l’exploité comment il l’exploite. » C’est Godard qui a dit ça, et plus que jamais, en 2016, c’est à Cannes que ça s’est passé.

À part le demi-siècle, il s’est bien passé quelque chose entre ces deux séries d’images. Les deux premières représentent les manifestations et le Festival de Cannes cette année, les deux dernières en 1968.

 

Cela faisait longtemps que la France n’avait pas connu une mobilisation aussi importante, et qui, surtout, était l’effet d’une convergence des luttes : étudiants, chômeurs, salariés se sont unis dans des manifestations massives et ininterrompues depuis le 9 mars. En plus de cela, ces mouvements de contestations ont fleuri sur les places de villes dans toute la France. Et pourtant, le Festival de Cannes a eu lieu sans la moindre perturbation, alors mêmes que de nombreux travailleurs et travailleuses du spectacle ont occupé plusieurs théâtres pour demander « la séparation du Medef et de l’Etat » .

Mais non, vous aviez beau guetter, derrière chacune des postures people, encostumées et enrobées, pas l’ombre d’une revendication parmi les invités et les incrustés, ni dans l’organisation du Festival, ni dans son déroulement structurel.

On m’objectera que le Festival a accordé une Palme d’Or à Ken Loach, pour un film « politique ». Certains oseront même se demander si, après tout, cette palme ne serait pas une forme de soutien à Nuit Debout ? Je crois que le simple fait d’avoir à spéculer sur ce geste prouve bien que le soutien, à défaut de « s’exprimer », n’existe pas, et qu’il n’est qu’un geste pseudo-provocateur destiné à flatter une certaine forme d’anti-conformisme, de sentiment rebelle dont se pare l’élite artistique, et qui est la caution ultime qui leur empêche de produire un art qui soit réellement révolutionnaire.

*edit* Tanguy vient de m’apprendre qu’en fait, Desplechin, membre du jury, fait partie de la même boîte de production que Ken Loach. La cinéphilie a un prix pour certain, la Palme étant chiffrée à quelques 200 000 entrées.

Être anti-conformiste a rarement été aussi à la mode qu’aujourd’hui. Les récentes déclarations de Dolan et Seydoux en attestent : ces fleurons de la tendance jeune de magazine sont précisément en décalage concret avec la jeunesse actuelle qui, pour une grande partie, est destinée à une vie de précarité qu’elle expérimente déjà. Pour être artiste et reconnu, il faut avoir un papa qui bosse chez Pathé (pour Seydoux) ou qui paye la production de ton film (pour Dolan). Et pourtant, ces individus qui ne savent pas ce que c’est que de compter ses sous avant d’aller faire les courses, de rendre au caissier ou à la caissière une friandise au moment de passer à la caisse, se permettent de dire qu’ils ont été à l’école de la vie.

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« Tu te souviens la fois où on a croisé un sdf ? »

 

A l’heure où les inégalités entre les plus riches et les plus pauvres ne cessent de croître, où la planète est en train de vivre une extinction de masse (100 fois plus rapide qu’en temps normal), où l’Afrique est le théâtre quotidien d’atrocités militaristes, l’art est trop souvent la représentation de complaintes individualistes d’une classe privilégiée et subventionnée à outrance par les institutions régnantes. Alors, combien de temps encore allons-nous devoir supporter les larmes de Dolan qui valent mille fois moins que celles de Nadia Mourad ?

Je ne demande pas non plus que l’art devienne exclusivement une tribune d’expression politique, ce n’est pas là mon propos. Seulement, ce qui m’emmerde, c’est que ces dernières décennies, le pauvre n’est presque pas représenté au cinéma, sauf pour se foutre de sa gueule. Et surtout, on ne s’interroge pas sur les moyens d’oppressions qui s’exercent sur lui, parce que si on le fait c’est de manière exclusive et rarissime. Et combien de films abjects pour un seul méritant ?

J’en ai marre de voir des œuvres censées représenter la jeunesse, qui se déroulent dans des gigantesques appartements, à l’humour policé et sexiste de scénaristes mâles, blancs et quinquagénaires. Alors oui, Fatima est une avancée en la matière, qui a été récompensée, mais son apparition dans le panorama des productions actuelles est plus qu’épisodique. Il s’agit d’une avancée parce que le film est merveilleusement contemporain, et qu’il renouvelle le genre du héros . Il ne s’agit plus d’un écrivain-journaliste- cadre sup. Mais d’une héroïne, qui travaille comme femme de ménage. Et le plus extraordinaire, c’est que ce personnage n’est pas prétexte à la condescendance, à la pitié ou au fatalisme. Il est un sujet véritable, à travers lequel s’exprime une vision esthétique.

fatima-philippe-faucon

Mais il faudrait aussi redonner au cinéma sa dimension populaire. Je ne l’invente pas:

Déjà en 2010 : « La population des catégories socioprofessionnelles supérieures demeure la plus largement attirée par le cinéma alors qu’elle ne représente que 21,4 % de la population française âgée de 6 ans et plus en 2009. Les taux de pénétration du cinéma pour cette catégorie de Français (66,0 % en 1993, 76,0 % en 2009) sont supérieurs à ceux constatés pour les catégories socioprofessionnelles inférieures (46,4 % en 1993, 54,9 % en 2009) et pour les inactifs (56,9 % en 1993, 62,1 % en 2009). Les chefs d’entreprises, cadres supérieurs, etc. affichent un taux de pénétration de près de 80 % sur la période (77,8 % en 1993, 79,5 % en 2002, 78,5 % en 2009). » Source CNC

En effet,  tant que le ticket de cinéma coûtera aussi cher, et que la distribution sera maîtrisée par de grands groupes régis par des beaufs avides d’argent et pleins de leur crétinerie satisfaite, on n’ira pas loin.

Alors le pauvre est condamné à se priver de cet art, ou bien à en profiter de manière solitaire, en le pratiquant devant un écran d’ordinateur. Petit à petit, les circuits de production s’adaptent donc à leur clientèle, et le cinéma devient un art de bourgeois.

Il y a un site que j’apprécie beaucoup : Le Cinéma est politique. Regroupant de nombreux textes, il met en exergue les structures du discours opprimant à l’œuvre au cinéma, qu’il soit classiste, sexiste, raciste, spéciste, etc.

Alors je préviens, l’important n’est pas d’être d’accord avec tout ce qui est dit (bah oui je préfère le rappeler, même si ça parait inutile pour certains, merci…) mais bien d’identifier des mécanismes récurrents, et d’être sensible aux choix posés qui vont déterminer la représentation de la réalité. Les insistances de ces répétitions faussées accusent directement la volonté de représenter le message sous-jacent. J’espère que Piotr vous en parlera prochainement, mais il ressort de manière effarante que la plupart des films sont politiques en ce sens qu’ils participent à la constitution d’une culture collective reproduisant et trop souvent, accentuant les schémas dominants/dominés. De fait, le manque d’une représentation alternative à ces schémas exclut toute possibilité mentale et spirituelle de changement et de réflexion pour le spectateur.

Seulement, je crois qu’aujourd’hui le public cherche avidement de nouvelles formes de représentation, et le succès de documentaires tels que Demain et Merci Patron ! témoignent de la volonté d’apprendre, de lutter contre un vieux monde et d’en espérer un qui soit meilleur. Ce sera le sujet de mon prochain article.

-Marta

 

 

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