Casseur mon amour

Un récent débat a démontré, encore une fois, que toute remise en cause de l’intelligence de la force policière, en tant qu’arme de légitimation du pouvoir en place et qu’outil mécanique de la préservation des dominations, était perçue par la plupart des idéologues bon marché comme un outrage à la raison et à la Nation, et comme une insulte peu cordiale au « bon sens ». Par on ne sait quel mystère ontologique, il faudrait commencer par dire : « j’aime la police », avant de pouvoir la critiquer – sinon, l’on a, aux yeux du monde, quelque chose de l’extrémisme, qui n’est pas si loin, diable, de la barbarie. Ce soupçon, policier en lui-même, qui règne sur le marasme idéologique autorisé, comme dans les strates répandues du bon peuple, je veux ici le ridiculiser et l’abattre, d’abord parce qu’il est imbécile, et ensuite parce qu’il est dangereux. Comment ? En déconstruisant le fantasme rhétorique du plus extrémiste d’entre nous, le « casseur » – mon semblable, mon frère !

 

Police politique ?

Loin de moi l’idée de vouloir établir ici une critique exhaustive de la réalité policière, qui serait d’ailleurs excessivement redondante et passablement ennuyeuse. La sociologie, science certes lacunaire mais toujours efficace à figer le point de vue sur les démences du pouvoir, a prouvé depuis longtemps que ce pouvoir, dans sa forme politique, a besoin d’une police pour avaliser sa position supérieure arbitraire. En ceci, structurellement (c’est-à-dire : en évacuant la question de l’individu subjectivé, qui n’a aucun intérêt dans l’étude des rapports de domination politique), la police est une puissance d’endoctrinement et d’endormissement, qui agit au moyen de l’intimidation et de l’imagination (un policier qui mérite son nom doit, par exemple, être imposant, bâti, visiblement armé, mais il doit aussi avoir une attitude, une assurance, une prestance qui impressionne le citoyen). Inutile de revenir sur ces banalités, même si un certain nombre de mes contemporains restent persuadés, aveugles à toute analyse structurelle (et confortables dans leur cécité), que la police est avant tout un corps au service de l’ordre public et du bien collectif. Elle l’est aussi, mais elle ne l’est pas avant tout.
Je voulais, en revanche, m’arrêter sur la réalité de la politisation dans la police française de notre époque. On le sait par des études, les policiers votent de plus en plus massivement pour les partis dits d’extrême-droite ; on l’a vu aussi, depuis le début des mouvements sociaux de ces dernières semaines, les policiers (par l’intermédiaire de leur syndicat majoritaire) se positionnent publiquement en faveur de mesures répressives, en total accord avec les propos édifiants de Bernard Cazeneuve incriminant des « casseurs », sur le modèle de Sarkozy et de sa « bande de racailles« . En outre, les policiers eux-mêmes, quand on les entend parler, sur les lieux des manifestations, ne cachent absolument pas cette politisation (un CRS m’a dit, un jour : « va bosser, tu es un branleur », signifiant par là que les manifestants sont nécessairement des traîne-patins, ce qui est un marqueur idéologique patent ; voir aussi les dizaines de pages qui circulent sur Internet recensant les vidéos et témoignages d’insultes policières, s’ajoutant à la liste des violences physiques). La police, en plus d’être au service de l’institution et d’en légitimer l’illégitimité, est donc aujourd’hui, de manière revendiquée pour une partie d’entre elle, une force réactionnaire, idéologiquement combative ; elle a sa place dans le champ des affrontements idéologiques, et son rôle, dans les corps de répression, est principalement celui de la promotion du sécuritarisme et de la violence d’Etat ; ce n’est pas étonnant en soi qu’un corps constitué soit un corps idéologique, puisque le corporatisme est une forme de militantisme, il a besoin d’une idéologie commune, mais cela devient plus gênant, d’abord lorsqu’il s’agit d’une force qui représente l’Etat, et ensuite lorsqu’une partie des citoyens est convaincue que la police est neutre et entretient la justice. L’illusion Charlie est parfaite : on a embrassé la police, elle a donc tous les droits ; Renaud Séchan se frotte énergiquement à un képi ; la vie est belle, quoi d’autre ? Eh bien, Le Discours de la servitude volontaire, d’Etienne de la Boétie : il y a peu de choses aussi actuelles que ce texte publié en 1576.

Le casseur mythologique

Tout passe, bien sûr, par le monstre médiatique. La récente une du Parisien (18 mai 2016), écho exact de la propagande stalinienne, n’a pas choqué grand monde parmi les habituels « défenseurs des libertés » (les fameux « libéraux », un genre d’enfants-rois avec des idées comme joujoux, à ce que j’en ai compris) qui, d’habitude, montent sur leur cheval de scandale lorsqu’on leur affirme qu’il faut des lois pour régir l’économie. Ils sont bien d’accord pour qu’on fracasse à la matraque les voleurs de pommes et les manifestants excédés, mais les criminels économiques qui bravent les règles élémentaires de la justice collective, eux, doivent être exempts de toute condamnation ! Ils sont formidables.
Passons sur eux, et revenons aux media : fabriquant les policiers en héros épiques, ou si l’on veut en icônes d’autel républicain que le peuple vénère, les media doivent évidemment envisager de leur construire également un ennemi, un adversaire, un barbare mythologique qui manifeste confusément mais de manière ramassée le danger, pour que le roman soit complet et que l’on en croie la fable. Ici, interviennent les « casseurs« .
Casseur est un pur mot ; c’est un idiome inventé par les media pour les media, afin, d’un côté, de légitimer le statut héroïque du policier (c’est l’obstacle dramatique à l’action épique de la police) et, de l’autre, d’entretenir un suspense dans les actualités, une excitation de l’information-feuilleton. Casseur est un mot pour le frisson populaire, c’est un mot de fiction. Et le roman a gagné : tout le monde, riches, pauvres, simples citoyens, politiciens, de droite, de gauche, amis, adversaires, répètent ce mot qui n’existe pas et qui ne renvoie à aucune réalité finie, qui n’a aucune autre fonction que rhétorique.
A la fin d’une manifestation, en rentrant chez moi, je croise deux grand-mères qui aperçoivent un groupe de jeunes gens se faire contrôler par la police. L’une d’elle dit à l’autre, d’un ton effrayé : « Ce sont des casseurs, non ? » ; les deux vieilles dames, fascinées, s’arrêtent fébrilement, quelques secondes, et observent d’un œil fuyant la scène, de loin, prêtes à partir au pas de course si quelqu’un les remarque en train d’admirer cette étrange mise en scène. J’étais juste derrière elles, elles ne m’ont pas vu.

Le casseur réel

Pour le monstre médiatique, entretenir le frisson populaire au moyen des mots, c’est entretenir, en premier lieu, l’effroi, la peur du chaos que le public des media vient chercher quotidiennement dans ses journaux, ses écrans, ses chroniques. L’on ne parle d’ailleurs pas assez de l’essence anti-insurrectionnelle de la télévision, qui est en soi un objet d’asservissement, non seulement par ce qu’elle implique de structurellement abrutissant dans la société dit du spectacle, mais surtout par ce qu’elle crée comme temporalité dans la journée de ses spectateurs – une temporalité de l’anesthésie : le temps de télévision est objectivement utilisé, par les publicitaires et les instances médiatiques, comme un temps où l’on ne se révolte pas. Ce serait le sujet d’un autre article.
Qui sont, ainsi, ces gens, que la mode rhétorique appelle « casseurs » ? Les media renvoient évidemment à certains types de personnes, et si le casseur réel n’existe pas, il existe deux « images » du casseur.
D’abord, le « casseur » est cette engeance étrange que l’on appelle le « jeune« , le plus souvent « des quartiers » qui, le temps des manifestations, vient en centre ville et se joint aux cortèges. Ces jeunes revendiquent d’ailleurs, parfois, leur ambition de s’amuser et de chahuter la police. L’opinion publique, quant à elle, partagée d’ailleurs par une partie des manifestants eux-mêmes, prétend qu’il s’agit d’acculturés politiques, qui ne connaissent que le boxon et la fête, qui ont l’esprit de chaos et qui décrédibilisent le combat. C’est bien sûr entièrement faux. Partons du principe, d’ailleurs discutable, qu’il s’agit bien de jeunes issus « des quartiers« . Pour la plupart enfants de la misère sociale, ils sont aux premières loges de toutes les désinvoltures du politique : brutalité policière, précarité, pauvreté, déshérence morale et intellectuelle, racisme… En ceci, ces jeunes gens, qui ont bien compris que la guerre actuelle est une guerre des symboles (l’uniforme de police, la voiture de police, doivent être combattus voire détruits en tant que symboles, parce que ce sont cet uniforme et cette voiture, au nom du pouvoir, qui les ont combattus et détruits eux, les jeunes, en tant que symboles des « cités« , des « banlieues » – se rappeler des « émeutes » de 2005, exemple probant d’un mouvement social qui a été perçu comme un déferlement de barbarie), ces jeunes gens ont probablement davantage de conscience politique que tous les petits bourgeois, au demeurant respectables et peut-être courageux pour la plupart, qui écoutent Noir Désir et lisent Chomsky avant de partir battre le pavé. Je pense qu’il faut donc défendre inconditionnellement ces jeunes gens, parce qu’ils incarnent la tentative, désespérée et dérisoire certes, du renversement des rapports de domination par le symbole (dans une société où, d’ailleurs, le seul espoir d’atteindre l’institution au pouvoir, entièrement verrouillée par les mécanismes de reproductions d’élites, est de s’attaquer frontalement à ses symboles, seules attaches qui existent entre la réalité du monde et la virtualité totalitaire de ces institutions – et puis, osons, tant pis s’il y a un homme derrière, car il a choisi d’être le support du symbole).

En outre, le « casseur« , c’est aussi « l’autonome » – l’anarchiste – celui des « black blocs« , comme le répètent, au bord de l’évanouissement, les âmes bourgeoises. Ceux-ci sont différents, paraît-il. Ce sont des activistes, des gens dont la destruction est la passion totale, des vandales professionnels qui profitent de chaque manifestation pour dégrader tout ce qu’il y a à dégrader – c’est du moins ce que l’on entend partout. La réalité, encore une fois, est bien différente. Eux aussi s’attaquent aux symboles (symboles de la richesse, symboles du pouvoir étatique, symboles du pouvoir économique, symboles des injustices), eux aussi sont en position affirmée d’affrontement avec la police, mais il le sont avec un systématisme et surtout un corpus idéologique. Leur culture politique, probablement supérieure à celle de quiconque les juge comme des barbares ou des vandales, s’inscrit dans une histoire séculaire de l’activisme politique par le sabotage, la destruction et la violence. Cela en gênera probablement, mais c’est une tradition parfaitement honorable, parce qu’elle ne sépare pas le discours révolutionnaire de l’action révolutionnaire, et donc qu’elle est fondamentalement un lieu de vitalité politique notoire. Il faut se figurer, par exemple, qu’à la fin du XIXe siècle et qu’au début du XXe siècle, les anarchistes représentaient un parti intellectuel non négligeable; qui se manifestait surtout par le moyen de l’attentat ; de nombreux textes attestent de l’effervescence, dans le milieu culturel, que provoquaient ces moyens d’action. De nombreux écrivains, artistes, intellectuels, et peut-être les meilleurs d’entre eux, soutenaient déjà ouvertement l’action violente, non parce qu’elle est violence, mais parce qu’elle est action ; et si elle est violence, c’est qu’elle répond à une violence bien plus grande. Par conséquent, individualiser ces actes (« Tu as pensé au propriétaire de la voiture brûlée ? » ; « Tu as pensé à la dignité du policier ? »), c’est montrer une sorte d’inconséquence d’analyse dans la nature même de ces actes, qui sont des actes anonymes touchant un pouvoir anonyme au travers du symbole. Cela ne renversera rien, cela ne rendra pas la révolution effective, c’est une évidence ; mais cela permettra à tout le moins d’aggraver les symptômes visibles de la gangrène pour avancer de quelques jours la mutilation. Ainsi, l’on ne me fera pas non plus dénoncer ou détester ces « casseurs« -là : je les tiens pour des êtres plus lumineux dans leurs actes et plus aptes à gouverner que ceux qui le font actuellement.

 

Finalement, serais-je en amour des « casseurs » ? C’est probable. C’est un amour compliqué et nuancé, comme tous mes amours. Oh ! ce n’est pas tellement habituel chez moi de détériorer ce qui m’entoure, ni de chercher à me battre avec un policier ; pourtant je n’ai pas assez d’attachement pour les biens matériels, en même temps que j’ai trop de conscience du symbole, pour ne pas juger les actes de ces personnes comme des actes au pire compréhensibles et excusables, au mieux légitimes. Tout le contraire, en somme, des authentiques « casseurs« , j’entends par là, dans sa majorité, la force politique réactionnaire incarnée par la BAC et les CRS, formés, habillés, armés et payés pour charcuter leurs concitoyens plus lucides et plus engagés qu’eux. Troupes idéologiques et bras armés d’un Etat qui n’ont, au cours des mouvements sociaux et la plupart du temps d’ailleurs, jamais servi à protéger les citoyens, ces policiers-là constituent effectivement un corps totalitaire à l’oeuvre, dans la nasse urbaine, au service de l’idéologie élitaire, partagée par quelques énarques et qui pratique l’écrasement systématique de certains et la manipulation politicienne de la majorité, qui demeure pourtant feutrée dans un discours consensuel et clément à l’égard des forces policières. Vous avez dit « servitude volontaire »… ?

Jean Belmontet

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2 réflexions sur “Casseur mon amour

  1. Super article ! Je suis en désaccord sur un point , seulement. Ne pas reconnaître les nuances et contradictions qui existent dans le sujet incarné sur lequel est projeté le symbole, c’est a mon sens se mentir. C’est bien plus facile de se dire que la police, qui représente la violence de l’État est un symbole, que d’accepter que derrière ce symbole il y a des êtres qui sont aussi victimes du système. Mais on ne peut pas lutter efficacement contre le système en se laissant uniquement porter par la colère que nous inspirent ces symboles.

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  2. Très bon article en effet ! Je voudrais rebondir sur le précédent commentaire : tu as raison quand tu dis qu’on ne peut pas limiter les policiers au symbole qu’ils représentent ou représenteraient, mais à mon avis l’erreur qui donne lieu à ce que tu appelles « nuances et contradictions », c’est justement de vouloir traiter sur des plans différents en dehors de toute réalité pratique les aspirations symboliques qui poussent les individu à incarner le symbole policier, et la place de cette institution dans un contexte global. A partir de là on a un gentil policier qui veut protéger la population, donc se faire défenseur des institutions qui sont le bien du peuple : mais voilà, ce sont justement les institutions qui sont critiquées PAR le peuple, et le policier se retrouve à défendre une institution illégitime, qui sensée être la volonté du peuple se retourne contre lui ; il défend donc les agresseurs pour le bien des victimes. L’état tort le bras du citoyen qui se retrouve accusé de nuire à la tranquillité publique.
    Si l’on voit les institutions comme un système à peu prêt viable et bon, ou au moins un mal nécessaire, et que l’on considère chacune de ses incarnations à la fois comme partie du système et force de maintien de celui-ci, on ne peut pas isoler les réactions à sa corruption et les traiter indépendamment : le policier fait son boulot en empêchant les nuisances sonores, mais s’il attaque celui qui crie et non pas celui qui tort le bras, c’est un non-sens. Et dans ce cas là s’opposer à ce non-sens est légitime, vital, et même assez vivifiant. Je n’encourage pas à la haine du symbole police, mais bien justement à juger selon les actes, et dans leur globalité.
    Je pense qu’il faut dénouer le problème pour arrêter de traiter les conséquences comme causes d’autres conséquences, et remonter jusqu’à la source (ou la pelote ? Je ne sais plus ou j’en suis). Personne ne remet en cause l’humanité de la police et donc le fait qu’ils soient eux même victimes en tant que citoyens, mais ce que moi j’appelle sabotage du système, ce n’est pas s’attaquer à ceux qui le détourne ou ceux qui par leur acceptation collaborent à le détourner, c’est plutôt le travail de brouillage que mènent les médias, les politiques, les forces économiques, et certains agents doubles comme Jean-Claude Delage, le chef du syndicat de police Alliance, qui se cachent derrière le symbole initial pour asseoir leur pouvoir.
    Ce brouillage s’exerce par exemple lorsque les policiers dans leur individualité s’opposent à toute violence arbitraire, comme tabasser à cinq un homme menotté à terre, mais qu’on les encourage en temps que groupe à être solidaires les uns des autres, et donc, par dénis, complices. Il faut que chacun résolve ses propres contradictions, et ceux qui se maintiennent un pied dans chaque camp (parce-que c’est aujourd’hui de cela qu’il s’agit) devront prendre sur eux la responsabilité de cette indécision.

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