Libérez les cochons !

Les sauteries démocratiques qui, depuis quelques semaines, occupent les places de France, font rire la bourgeoisie ; elle se venge de son incapacité à l’enthousiasme en dénonçant, avec sa candeur et sa frayeur habituelles, les crimes par elle-même commis. On n’a pas encore connu beaucoup du grand comique de la bourgeoisie, si l’on n’a pas vu des bourgeois dire en s’esclaffant devant un monde affairé : « quels bourgeois ! » Cette capacité au transfert, à la transmission maladive, est probablement de l’ordre d’une syphilis intellectuelle propre à cette famille d’êtres : ce qui la rend si volontaire à accuser les autres de son imbécillité personnelle, c’est un désir de contagion dont la petitesse égale, au demeurant, la générosité dans l’effort.

On dit des occupants : ce sont des bourgeois, et l’imposture n’est pas de le dire (quoique, ce sont plutôt, et pour une part seulement, qui a tendance à se réduire, des enfants de bourgeois, nuance principale mais qui semble résister à leur jugement clinique), mais d’en faire le reproche. Il est très aisément démontrable que les plus prompts à juger ces jeunes en réflexion et en action de bourgeois, sont eux-mêmes sacrément, et pardon de l’insulte, des bourgeois. Faut-il s’entendre sur le mot lui-même ? Faut-il s’éviter les déploiement définitoires, un peu consensuels et vaniteux, qui laisseront au bord du chemin mon bourgeois lecteur, avide, paraît-il, de subversion, de politiquement incorrect (je le sais bien, le voilà qu’il frissonne et se sent mieux concerné), voire, qui sait, de refus de la bien-pensance (il s’agite, pleure un peu de son œil le plus émotif, et de l’autre cherche à ressembler à un libre-penseur) ? Ah ! Non. Même en considérant toutes les acceptions du mot « bourgeois », même en faisant preuve, et c’est ma plus saine habitude, d’un laxisme sémantique afin de me faire – cela va de soi – aimer de tout le monde, il paraît assez hasardeux d’incriminer de bourgeoisie des personnes qui occupent la rue par tous les temps, qui se confrontent à la stupidité brutale de la police et qui se proposent de déchirer l’institution de haut en bas, surtout lorsque celui qui incrimine dit cela depuis son chez-soi cossu, la pipe aux lèvres. Encore mieux : celui-là, visiblement, accepte tout, s’aliène à tout, donne son opinion au lieu de penser, et se gave aux médias dégénérés et au déchargeoir encombré d’Internet, puisqu’il en répète, inlassable, la même rhétorique insignifiante. C’est d’ailleurs comme cela que j’ai appris à comprendre le monde social, lors des soirées étudiantes : le premier à dire le mot « bourgeois », est toujours le plus bourgeois d’entre tous.

On dit, par ailleurs : ce sont des bourgeois, et des bourgeois qui ne travaillent pas ! Hé bien, quelle complication. Partant que le bourgeois est celui qui travaille à un progrès continuel de son confort et de sa fortune sociale ou qui construit son bonheur intime dans la réalisation structurante socialement de ce confort et de cette fortune (définition grosso modo, pas d’autoritarisme lexical !), on entrerait donc là, selon ces tribunaux implacables de la Vérité Sans Tâche du Politiquement Incorrect, dans les méandres mystérieux, dans les arcanes froides et inexplorées d’un cerveau bourgeois en pleine mutation anatomique – une nouvelle race ! Un nouveau gène ! Des bourgeois débourgeoisés mais toujours en état bourgeois ! N’a-t-on jamais vu ça ? Un régiment de Bourdieus armés du concept en baïonnette, et un colloque de deux cents Lévi-Strauss piqués au café, ne suffiraient certainement pas à cerner cette formidable nouvelleté socio-anthropologique. Passons : la nature, comme la bêtise, doit bien avoir ses mystères.

Bourgeois donc, mais bourgeois selon les bourgeois ; paresseux donc, mais paresseux qui viennent, obstinément, tous les jours, discuter de sujets politiques et sociaux, dans le lard du monde, à la rue, et parfois sous les matraques ; quoi d’autre ? Gauchistes ? On peut le dire, on peut ne pas le dire, comme on peut dire que tous les patrons sont de gros cochons, que la droite est la rente séculaire du nanisme intellectuel, qu’il faut faire manger le riche dans l’écuelle du chien du pauvre, comme on peut aussi ne pas dire tout cela. Traîne-patins, marginaux ? Idéologues ? Bobos ? Rastaquouères ? Casseurs ? Fumeurs de cannabis ? On peut tout dire. Certains disent même : étudiants, ouvriers, clochards, travailleurs, sans-papiers ; vous voyez qu’il faut être souple dans l’emploi des mots, sinon, on finit un jour par répéter sans les comprendre ni les interroger les mots qu’on entend partout, et n’avoir de pensée que le dernier lambeau démaillé d’un tissu de conneries. Avec un peu de mansuétude, et il faut en avoir, je dirais que c’est déjà ça.

Des personnes occupent, jour et nuit, les places municipales, pour, disent-ils, faire une révolution démocratique, et après tout, cela ne devrait pas m’intéresser moins que la santé mentale de mes copains bourgeois ! Je les aime tant, ils m’ont tant appris. Peut-être se sentent-ils visés par les attaques très claires que ces révoltés assènent au monde moderne ? Peut-être ont-ils peur, au fond de leur cœur de bourgeois français, fragile et pourtant fier, de la chienlit ? Peut-être l’honneur du drapeau, la grandeur de l’hymne, le sublime éternel et péremptoirement inqualifiable de la France notre patrie, sont-ils menacés par ces marxistes au djembé facile ? Je les comprends, et je les rassure, si je le peux : il s’agit simplement de discuter de l’illégitimité des pouvoirs politiques et sociaux, de la vieillesse et de l’injustice des institutions, et de l’absurdité du libéralisme moderne – tout ce qui n’intéresse pas la bourgeoisie, en somme, c’est-à-dire tout ce qui la concerne. Ce que je dis, c’est qu’il ne faut pas vous inquiéter, chers bourgeois : vous avez beau chimérer à l’infini, ce qui se dit dans ces assemblées, vous ne pourrez jamais l’imaginer, jamais même en effleurer l’idée, puisqu’il s’agit de déboulonner votre logiciel, votre pensée première. Ne vous inquiétez donc pas, puisque ce qui arrivera sera toujours pire que ce que vous pouvez rêver de pire ! Ces gens sont là pour vous aider, pour vous libérer de votre porcherie, pour mettre à bas vos privilèges et vous faire payer, pacifiquement, cela est évident, la rançon de votre colonialisme et de votre arrogance, si touchants dans leur naïveté et leur authenticité. Le bourgeois typique, quelle beauté, quel exotisme !

Et même si ces rassemblements finissent dans la répression sanglante (ce qui semble se profiler) ou même dans l’indifférence, comme tant d’autres belles histoires de ce genre, ne changeant ainsi rien à ce qu’il est prévu de changer, je garderai toujours, dans mon esprit qui construit ses souvenirs sur tout ce que les autres oublient, l’image frappante qui suit, l’allégorie de la terreur des bourgeois réels : le Confort, jeté pour un temps hors du salon social, s’écrie en se faisant pousser en-dehors : « Vous êtes des gauchistes et des bourgeois, ce qui ne veut rien dire mais ce qui est vrai puisqu’il faut être souple sur les définitions ! » ; dans le salon, l’Inconfort, provisoirement maître des lieux, bouscule le Confort vers la sortie et répond tout rieur : « Libérez les cochons ! Hue ! Hue !»

Jean Belmontet

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s