La Bouche ouverte

Quelquefois, lorsque, épuisés de la brutalité, de la peine et du dégoût, nous nous retrouvons, à deux ou à trois, dans un salon, sur un zinc froid, au bord d’un fleuve, en ville ou à la campagne, lorsque nous reformons noyau, lorsque nous redécouvrons l’improbable grandeur de l’intimité, lorsque, à travers nos têtes comprimées par les doigts arachnéens de l’urgence, passe de nouveau le jus de la vie, qui soûle notre application à connaître l’énergie des jours heureux, alors que le monde, défectueux dans sa locomotion, se dérobe à notre conscience, quelquefois, donc, il est un espoir revenant des abysses qui nous apaise les nerfs, qui allonge sur notre consternation un glacis mousseux, comme une compresse de joie ; qu’elle soit artificielle ou profonde, ce qui, dans notre brume quotidienne, est en fait la même chose, cette joie a, c’est là mon propos, tout à voir avec la Poésie.

C’est dans la plus bête des discussions, amoureuse ou amicale, que le poème est déjà présent. Aucune sophistication ni préciosité dans cette assertion : le sentiment du poème naît avec la première rencontre ; le poème singe l’échange immédiat entre deux individus absurdement seuls ; le poème, avant d’être vitrifié dans le livre, est la nue mouvante qui occupe la caboche stupéfaite d’un être qui a rencontré. D’où l’atemporalité, irrécusable, de la Poésie. Le poème était le premier chant de l’Eden. Il sera le dernier de la nouvelle Jérusalem : « Maranatha ! », c’est le cri final, bouleversé et galvanique, de Jean dans l’Apocalypse. Nos rimes et nos rythmes, nos litanies, nos incantations, nos psaumes, nos églogues, nos chants, dans la rencontre définitive avec l’autre qu’ils commandent de révéler, ne sont que la préfiguration brouillonne de la rencontre avec l’Agneau. Qu’elle soit symbole ou révélation, cette rencontre dernière est contenue dans l’absolu mystère du langage, elle en explicite la tension vers autre chose, et aussi, la terrifiante beauté.

C’est pour cela que toute l’histoire de la Poésie, si la Poésie a une histoire, ce qui est douteux, est un vaste dialogue. Il peut sembler embarrassant de trouver, entre Virgile et Villon, entre Chrétien de Troyes et Poe, entre Jean de la Croix et Césaire, entre Homère et Rimbaud, entre Dante et Valéry, entre Tagore et Shakespeare, entre Claudel et Prévert, des signes vivants de ce dialogue. Les plus lourds abrutissoirs universitaires ne vaincront jamais l’opacité de l’énigme poétique, et ne déploieront jamais le tissu astronomique de la Poésie, puisque sa majesté et sa démesure échappent à tout dépiautage savant. Parce que les armes de ce dialogue sont secrètes, claquemurées au fond de l’âme la plus intérieure du monde, il est intouchable, par ses bourreaux, comme par ses hagiographes. C’est un dialogue à la fois patent et latent, à la fois exalté à la lecture des plus belles pages qui en sont le témoignage, et réservé, inconnu, lorsqu’il s’agit de le comprendre.

On devrait appeler un tel dialogue, un dialogue de fous. Le poète, qui ne fut jamais ce bancroche valétudinaire que les manuels de vie normale et les légendes enrhumées ont niaisement colporté, est plutôt le bouffon de l’ancienne comédie, et le profanateur du tabou, le trickster, le fripon divin que certain ecclésiaste du surmoi a exhumé ; protagoniste le plus lumineux, le plus doux et le plus méchant, le plus exactement génial, le plus mystique de la comédie humaine, et pourtant le moins écouté, jetant stupéfaction et mépris parmi les foules imbéciles, le poète éclaire, à leur dépens, tel un réverbère qui dérange, les âmes algides de ceux qu’il rencontre. Parce qu’il arrache au néant des rhétoriques la pulpe de la rencontre – la sympathie –, il est la seule figure crédible de la charité, avec le saint. Voilà la raison pour laquelle, malgré l’apparent éclatement poétique, l’inconséquence et la lâcheté avec laquelle nous séparons, nous opposons les époques, les écoles, les méthodes entre elles, et malgré la difficulté à entendre ce dialogue entre les poètes, il faut, au risque de notre humiliation et de notre perplexité, être convaincu que ce que l’on appelle faiblement « l’histoire » de la Poésie n’est pas assimilable dans la dialectique du Progrès, si envahissante, si peu effective dans le champ de l’art. Ce dialogue n’est pas évolutif, il est variable ; il ne court pas vers un horizon, vers un rêve humaniste, vers une justice faussaire, il n’est pas au service des lampions politiques, ni soumis aux élargissements esthétiques : il est spontané et éternel, charnel et spirituel, il tapisse le monde et le Temps de ses harmonies compliquées. Il faut, évidemment, être capable de comprendre les spécificités de chaque ère, chaque civilisation, chaque culture ; mais c’est précisément parce que le poète a conscience qu’il est d’une époque, d’une argile particulière, et provisoire, qu’il entreprend, par un instinct qui le révolte, ce dialogue. Il s’empare de ces caractéristiques, ces contingences, auxquelles ses semblables sont familiers, afin de les élever, ou plutôt de les décaler dans une outre-morale, où ils pourront, sinon écouter, au moins distinguer ces voix du vacarme des siècles. La Poésie fut la première bouche ouverte, et la seule qui ne s’est pas refermée : depuis Orphée, dans la célébration ou dans la plainte, le poète est là, à la proue de l’Argo, ou déchiré par les Ménades, chantant la rencontre ou la séparation, les deux bornes du dialogue. Que ce dialogue soit avec le monde, avec l’être aimé, avec l’ami, avec l’autre poète, avec le dieu, il ne peut point mourir, puisqu’il est né avec la création, et que la création est un acte irréparable. Peut-être même faudrait-il dire que le poème, c’est la voix de Dieu, ou sa singerie ; au commencement, dit-on, était le Verbe. Ainsi, la réalité de cette harmonie atemporelle de la Poésie est, qui sait, et sans bigoterie aucune, dans l’imitation amenuisée d’une Harmonie supérieure, d’un Verbe initial et si tellurique, si séismal, qu’il a permis la rencontre entre un créateur et sa créature. Première voix, poème génétique, verset originel, ce Verbe que Jean cherche, dans son Evangile somptueux, à retrouver, invente le langage, qui servira de médiateur entre la voix de Dieu et la voix du poète.

Alors, lorsque nous nous retrouvons, quelquefois, à deux ou trois, quelque part, là ou ici, autour d’un thé, d’une cigarette, lorsque nous redécouvrons l’improbable grandeur de l’intimité, nous devrions percevoir l’ultrason : la joie secrète de la Poésie, qui est la joie de la sympathie, même violente, même râpeuse. Nous ne sommes pas tous poètes ; nous sommes tous, toutefois, des êtres de langage et de dialogue. C’est une étrangeté. Nous sommes ficelés, malgré nous, aux cordes vocales du monde.

Reste cette absurde tragédie moderne, qui, par l’ironie et la brutalité des contingences, fait que les poètes sont, plus que jamais, des hommes seuls. Ce dialogue, dont leur vie dépend, qu’ils voudraient engager avec l’autre, n’en finit plus, désormais, de souffrir les aboiements du cynisme. Puisqu’ils ne parlent plus qu’à l’absence, qu’à la « terreur du gouffre », et puisqu’ils ne veulent pas parler au vide, ils dialoguent avec la possibilité d’une présence. Sachons habiter, autant qu’il est possible, l’espace déserté, au risque de partager leur effroi et leur solitude.

Jean Belmontet

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