Lettre à Autre

Ce que je partage avec toi, c’est le goût du détail. Chacun convoie, sans doute, ses fétiches vers un lieu séparé, chacun plie sous sa chimère aussi, et il existe, qui sait, par la nature même, une étanchéité des engeances vives. Nous ne traînons pas tous les mêmes amants, et nous n’embrassons pas tous les mêmes tourments ; et si mes amours furent souvent tourmentées, j’ai aussi pu aimer mes tourments ; et tout ceci est à moi, et c’est ma seule propriété. J’ai encore dans la bouche la salive profonde de chaque être qui m’a offert la sienne : c’est désormais tatoué, c’est à moi, car l’acte et le souvenir de l’acte se confondent trait pour trait dans la vie authentique. Tu n’as, ainsi, aucun accès qui te mènerait vers moi, et dès lors, aucune issue qui te sortirait hors de toi ; ta bouche sera remplie des salives qui t’appartiennent, les livres que tu as lus se coucheront sur tes propres archives, comme ceux que j’ai lus se sont couchés sur les miennes. Nos propriétés se contrarient, se détestent, et peuvent, si le climat d’émotions l’autorise, se combattre.

Pourtant, c’est bien ce détail, ce relief de l’individu, cet écheveau ondulatoire, qui nous rassemble. Celui-là même qui nous divise, nous lie ; celui-là même qui nous fâche, nous raccommode ; celui-là même qui nous sectionne en plusieurs morceaux d’être, nous concilie, nous mélange, nous rapièce, et puis fait de notre coexistence une nécessité aussi impérieuse que celle du jour et de la nuit.

Rien de neuf : l’extrême exotisme de vivre se situe dans le lieu où la dispersion et le rapprochement ont la même définition. C’est le bonheur de Dieu que de voir ainsi se moduler indéfiniment ses enfants. Que se passera-t-il si nous jetons toutes les pièces d’un puzzle du haut d’un toit ? La chance que l’image première se reconstitue entièrement en bas, au bord du jardin, après la chute des éclats de cette image – la simple chance, aussi, qu’il y ait un seul de ces éclats, qui se retrouve près de celui qui devrait l’accompagner, au bon endroit, et orienté, même approximativement, de la bonne manière – la petite chance encore qu’un seul des coins de l’image soit au coin, et que le centre soit au centre, – cette chance-là n’existe pas ; elle existe mathématiquement, c’est-à-dire qu’elle n’existe pas. Cependant, chaque pièce du puzzle est faite pour épouser d’autres pièces ; chacune est faite, en quelque sorte, dans le moule des autres, et toutes, mêmes celles qui, dans l’image secrète, sont séparées par dix, vingt, trente autres pièces, sont liées, par une loi de continuité, avec toutes. Même en vrac, tout s’imbrique, et c’est bien exactement le vrac qui laisse à la conscience l’espoir, donc la certitude, que tout s’imbrique.

Ainsi des engeances vives. Nous existons séparés ; des parois, plus hautes que le monde, nous empêchent de nous apprendre l’un l’autre. Chaque brique d’être roule dans sa tranchée, rien de neuf, là non plus. Nous sommes pourtant tous conformes à l’image secrète, et nous avons ainsi, tous ensemble et chacun seul, un lien avec tous ensemble et chacun seul. Nous avons, individus, une forme absurde, qui n’est absurde qu’en tant que forme : épousant abstraitement une autre, comme le tenon sa mortaise, son contour s’efface et le bord devient dense ; le bout de chaque forme devient le nouveau centre d’une nouvelle forme ; toutes les formes, et toutes les formes nées de la conciliation des formes, sont le grand lit de l’image secrète, insaisissable, que certains, plus aigus, parviennent à entendre gémir dans les espaces entre les êtres.

C’est pourquoi, Autre, tu me fais pleurer. Je suis à ta Rencontre, à perpétuité. Guetter les points de raccord, tenter les tricotages, se lover près de toi pour l’expérience (et encore pour le plaisir, merde, avons-nous droit à cela !), voilà l’enquête que je mène sur la lande ; et tout ce que je découvre, je le consigne, méticuleusement, jusqu’à l’euphorie, et par-dessus tout, je consigne que je l’ai consigné, comme un journal de bord qui raconterait le voyage que constitue la relation elle-même. J’attrape, dans la fugacité, l’exactitude d’Autre. Un an, un jour, une heure, qu’importe : je vis pour tes détails, pour ceux que j’ai caressés, pour ceux enfin qui me sont voilés, et que je sais plus beaux encore.

La mission n’est, certes, pas si simple. Pour arriver à ce dénuement, à cette précision du sens, je suis passé dans toutes sortes de vestibules de l’esprit, et j’en ai beaucoup à traverser, par-devant ma quête. La première action à accomplir est le meurtre du moi, la seconde sa résurrection. Ne passant pas par là, on n’arrive jamais ici, et par ailleurs, on ne décide jamais de ce meurtre ni de cette résurrection. Ils adviennent s’ils veulent advenir ; s’ils ne veulent pas, inquiète-toi, vis plus loin, et lis davantage. Après cet excellent détourage mythologique de l’individu, on peut enfin commencer à travailler ; et travailler, c’est tout en un mot : la dialectique. Rien n’est plus urgent que de doublement vivre l’horreur et la plénitude de n’être pas le seul à dire je – et des nuits entières, parfois, je t’ai insulté, Autre, j’ai vomi tout ce qui est toi, ta forme, ton nom, ton détail, ta présence, ta présence parasitaire, ton encombrante présence, ton excès de présence, qui suppure de ta forme et qui m’agace. Et des nuits entières, parfois, je t’ai adoré, Autre, je me suis jeté au convoi de tes larmes, je t’ai dévoré le cœur, j’ai léché sans décence ton énorme visage de dieu, j’ai mieux dormi sur le bâtiment de ta chair. Et puis le jour vient, et toute l’affaire est de canaliser ces justes passions, et de les travailler, pour que de la vie assommée surgisse la nouveauté féconde. Que, du drame de n’être qu’un éclat, et de la joie d’être au moins cela, naisse, même de broc, même peu crédible, l’illusion que nous sommes des entités environ humaines, des animaux debout sous leur cerveau si lourd. Là seulement, le détail, le relief, peut mieux se dessiner, plus suavement, en évitant les coups de ciseau massifs que l’on subit quelquefois ; là seulement, notre détail, notre relief, peut mieux nous apparaître, et nous pouvons mieux saisir, et notre forme, et celle dont nous avons besoin pour nous lover ; là seulement, ton détail, ton relief, Autre, peut me séduire, c’est-à-dire me faire rire, c’est-à-dire me faire pleurer.

Là seulement le Lien commence, puisque tout cela, ce n’était que le prologue – évidemment.

Jean Belmontet

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