Knight of Cups ou l’art de la bouillie – quelques réflexions

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Bouche ouverte

 

Il y a une scène dans « Badlands », premier opus de Terence Malick sorti en 1975, dans laquelle Sheen et Spacek dansent au milieu de nulle part, la nuit, éclairés par les phares d’une voiture. Sheen, de façon timide donc amoureuse, déclare soudain : « I mean, if I could sing a song about the way I feel right now, it’d be a hit »

Cette scène (la plus belle du cinéma de Malick) est le symbole de la fracture opérée par « The Tree of Life » : entre cette réplique et Penn filtrant l’eau avec ses doigts, il y a un monde, un continent entre quelque chose de l’ordre de la vie et une autre de la grâce préfabriquée. « Knight of Cups » vient de sortir et n’y allons pas par quatre chemins, c’est une immense merde. Le plus triste reste cette déclamation extatique de la critique – et des nouveaux cinéphiles, le « public averti » : « Malick fait du cinéma de poésie ». C’est peut-être ce qui est le plus consternant (Est-ce que les gens savent ce qu’est la poésie ?) mais aussi le plus difficile à attaquer car l’image chez Malick a toujours une « consonance poétique », déjà parce qu’elle résonne avec le sujet (la quête de la Beauté) et surtout parce qu’elle fait appel à un imaginaire commun (lequel, on y reviendra) qui a tendance à tuer toute réflexion sur la nature de cette image, la fonction et le sens que celle-ci peut avoir.

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Bouche fermée – « Tous ces gens en boite de nuit, le monde est perdu… »

Le premier constat à faire, et il est le plus saisissant, c’est qu’il est impossible de citer plus de cinq scènes (ou images car « Knight of Cups » est un film non-narratif) quelques jours seulement après avoir vu le film (attention, ce n’est pas la même chose qu’un film qui ne contient pas de scènes ou d’images fortes qui peuvent à elles-seules le résumer). On parle ici d’images originales, propres au film, qui découlent de l’idée même du film. Impossible donc, non pas à cause d’une déficience de la mémoire mais plutôt parce qu’elles sont EXACTEMENT les mêmes que celles de « The Tree of Life » et celles de « To the Wonder » et surtout semblables à celles déjà connues, issues d’une sorte de réservoir, de puits commun : celui de la télévision et d’Internet. Il faut se dire que celles-ci ont communément été acceptées, elles sont donc justes et garanties à l’utilisation artistique. Reprenons alors le célèbre « Ce n’est pas une image juste, juste une image ». Les défenseurs de Malick monteront au créneau contre l’aphorisme ; toute intellectualisation, diront-ils, étant impossible pour juger ce qui est sensible, personnel, poétique. Toujours est-il que venant de l’un des plus grands poètes de l’histoire du cinéma, ces quelques mots parviennent à résumer, à pourfendre tout un cinéma établi comme d’auteur qui fleurit depuis maintenant de trop nombreuses années et qui s’impose comme le nec le plus ultra. On a le cinéma que l’on mérite, mais bon le constat n’est pas nouveau.

Prenons un exemple parmi les quelques images qui nous reviennent en mémoire : Cate Blanchett sort d’une voiture, on ne sait pas ce qu’elle fait (elle est perdue), et remet son col de manteau pour se protéger du vent. Elle est sur une plage. Bien. On peut se rappeler que Blanchett est l’égérie d’une marque de parfum, ça n’a pas grande importance, sauf quand un geste comme celui de remettre son col, sur une plage, est un motif publicitaire récurrent. Il y en a d’autres, comme cette main au vent de Blanchett (toujours elle) avachie dans la voiture de Bale, ou lorsque l’une de ses conquêtes dépose une fleur sur un clochard endormi sur un banc (ça ressemble à un article Facebook « Regardez ce que va faire cette femme, c’est bouleversant » mais c’est bien, c’est fédérateur). La voiture, la plage et le drap sont les trois signes les plus représentés chez le cinéaste. Ce n’est pas un style que de les filmer, un style, c’est l’utilisation du zoom, du champ/contre-champ, un certain mouvement de caméra, un jeu d’acteur original,…Green a un style par exemple. Malick, non, ou plutôt il a le « style » de tout le monde. Oui mais bon, quel est le problème alors, pourquoi pointer du doigt ce film en particulier ? Malick fait ce qu’il veut, non ? Et ce sont les autres qui ont copiés sur lui, donc ce n’est pas de sa faute…

En s’y replongeant, on s’aperçoit que « Knight Of Cups » était contenu dès le début de « Badlands » et que tout convergeait vers ce constat. « The New World » était à la limite de craquer mais l’utilisation du mythe de Pocahontas sauvait le film, il y avait une narration qui obligeait Malick à se contenir, à écrire ses personnages et se concentrer un minima sur sa mise en scène. Quel est le problème de ce « style » ? C’est sa capacité de récupération. Tout un pan de cinéma s’est basé sur « The Tree of Life » (lui même reprenant l’image 2000’s, nette et dégagée de toute impureté) a repris sans vergogne les mouvements confinés, les motifs : ce n’étaient plus des images mais des gimmicks, des trucs malléables qu’on pouvait mettre à toutes les sauces. On pourra répéter que la cause est plus profonde : l’uniformisation de l’art et du cinéma depuis de nombreuses années, l’affaiblissement de l’auteur et l’immixtion de la télévision dans la production cinématographique : cela a été rabâché. Ce qui ne l’a pas été par contre, c’est l’impact et ce sur quoi tend le cinéma : des images rassurantes, un côté entendu « on est entre gens de bonne compagnie, la surprise n’est pas bon pour mon cœur, on ne va pas au cinéma pour se prendre la tête, un esprit sain dans un corps sain,… » : c’est bon, l’image est juste. Rien n’est pire que de voir un film déjà-vu alors même que celui-ci n’a même pas commencé. Oui parce que grosso modo, on pourrait dire (de façon totalement arbitraire mais j’attends des réactions!) « Knight of Cups » = « Mommy » = « De rouille et d’Os » = « Love » = « The Lobster ». Au fond, ces films sont exactement la même chose. Ce n’est pas grave en soi, mais en quelques clics, vous pourrez relire les articles de Piotr et M. pour vous rendre compte que si, ça l’est un peu quand même car si le cinéma ne peut plus montrer ce que l’on ne voit pas, qu’est ce qui le peut ?

Encore une fois, composer son image, la rendre picturale n’est pas un problème, de nombreux cinéastes sont aussi de grands peintres (en vrac : Godard, Gomes, Renoir, Rossellini, Bresson,…) mais le cinéma n’est pas un art de l’image, il est l’art de la réalité, son instrument étant l’image. Le cinéma est comme un microscope, il regarde quelque chose que l’on ne peut voir à l’oeil nu, l’imagination étant la lunette que l’on peut régler différemment selon le quel point de vue d’où l’on veut se placer. Et puis sinon, on peut faire valdinguer le microscope à travers la salle de science, avec d’autres scientifiques !

Juste une image enfin car elle n’est pas seule, il y en a une avant et une autre qui suit après. L’image poétique n’est pas belle en soi mais avec, liée à une autre. Quand on choisit de les associer (pour voir ce que ça donne), on a une idée poétique. Si l’idée (l’intuition si on préfère) révèle quelque chose, elle sera toujours quelque chose de mental, elle n’est jamais dans l’image compacte (sinon on parle de cinéma littéraire ou de scénario) mais dans la correspondance des esprits entre celui de l’auteur et celui du spectateur (quel exemple plus flagrant que celui d’Adieu au Langage !).

Malick aurait été un bon cinéaste s’il s’était rendu compte du monstre crée avec « The Tree of Life » et à quel point celui-ci était mauvais. Il aurait été cinéaste s’il avait filmé l’invisible (les images au fond des gens) et non le visible (la télévision, les autres films). Son virage esthétique montre que son choix a été fait et que malheureusement il est un cinéaste perdu et enfermé. C’est triste, mais il faut continuer à chercher de nouvelles voies, rester persuadé que ce cinéma est voué à l’oubli et que beaucoup veillent et attendent de faire du cinéma libre, original et qui ne laisse jamais tranquille.

Tanguy de Bodard

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