Spleen du match nul

Parmi les exemplaires témoins de la tristesse qui court de part en part sur notre époque, le football tient une place de premier choix ; il n’y a qu’à voir les stades modernes, ces Colisées du désarroi, où le grégarisme bon enfant, aggravation de la tumeur des mondanités, remplace l’honnête fureur chauvine qui autrefois faisait trompetter les bouches populeuses. Qui aujourd’hui aimerait vraiment se rendre au Parc des Princes, sinon la même famille ennuyeuse qui ne veut pas rater Les Nouvelles aventures d’Aladdin et Matt Pokora en dédicace ? Le Parc, autrefois lieu liturgique et arène au bord de l’effondrement chaque samedi soir, s’est changé, par la grâce de l’Argent, en une piscine de fric insignifiante dans son énormité, à l’image des matches du Paris Saint-Germain, spectacles maniaques, glacés, où les acteurs bovins sont des monstres lisses, des mannequins dans la vitrine qatarie. Défilé, catalogue de masques, sans liens, sans regards.

al-khelaifi-voit-partout-des-gens-qui-aiment-le-psg-iconsport_por_010113_94_33,46879
Nasser Al-Khelaifi écoute le dernier album de Zlatan, « Ici c’est Pourri »

La dissolution des plus importants groupes de supporters parisiens, en 2010, a transformé ce stade sorti de terre dans l’orgie et l’ivresse, en un cirque pour enfants de tous les âges, sous le regard éteint de Nasser, le président qatari du PSG, homme sans épaisseur, sorte de mélange irrité entre un calife en plein caprice et une Arielle Dombasle sous kétamine. La menace qui pèse aujourd’hui sur l’Olympique de Marseille, le rival séculaire du club parisien, est celle qui a changé le PSG en une entreprise de marketing mondiale. En effet, à la suite des incidents, lors du dernier OM-OL, les virages du Stade Vélodrome (flambant neuf depuis les arrangements récents) furent condamnés pour quelques rencontres par les instances disciplinaires, et il plane désormais sur les groupes de supporters cette menace de dissolution (même si des accords semblent avoir été trouvés). Il faut voir le visage sordide du stade, lors des derniers matches au Vélodrome : les virages vides le changent en une enceinte désolée, désolation qui a forcément une influence capitale sur le jeu de l’équipe, souvent désastreux, ces derniers temps.

C’est en fait l’idée de neutralité qui occupe désormais les institutions du football européen. On doit aller au stade comme à une comédie musicale, où seule la grandiloquence des effets de manche a droit de cité, et où la boursouflure des artifices employés pour camoufler ce vide patent doit passer pour du grand spectacle. Il faut mater tout ce que le sport a de tragique, mais tout ce qu’il a aussi, et là est le paradoxe – de pacifique.

L’esprit d’olympiades, censé animer ces compétitions, n’est pas neutre, mais pacifique. On veut le neutraliser. Cet esprit devrait logiquement proposer la régulation non-sanglante des guerres, des rivalités, entre les pays et les cités – c’est bien son sens originel. Ce sont des victoires et des défaites apaisées, en ce sens que la victoire est symbolique, et surtout provisoire, jusqu’à la prochaine confrontation. C’est le contraire de la Guerre Froide : le sport doit symboliser la paix chaude entre les cités. Il s’agit de désamorcer la rivalité tragique par la bonhomie et le chauvinisme ; réflexe social sage et salubre, mais dont on perd peu à peu le sens.

Le match nul nous apparaît parfois comme le symptôme éloquent de cette perte de sens, de cette neutralisation de la paix. Sans même oser se poser la question : pourquoi autorise-t-on, dans toutes les ligues du monde, des matches sans vainqueur (question essentielle, qu’il est peut-être temps de poser aux engeances en fonction… Même si elle peut sembler incongrue), on peut remettre en question tous les phénomènes qui accompagnent cette neutralisation, notamment le vocabulaire des journalistes sportifs, qui, hormis quelques exceptions (dont les excellents Cahiers du Football, même s’ils ne sont plus que numériques), est devenu un jargon stupide et mécanique (on parle bien de deux équipes qui se neutralisent lorsqu’elle font match nul).

La tristesse du match nul est une tristesse symptomatique. Quel supporter n’a pas senti l’amertume inévitable après le 0-0, ou le 1-1, concédé par son équipe préférée ? Et le joueur lui-même ! L’artiste-athlète, offrant ses ondulations organiques à son équipe et à son ballon, dans le but unique, et bien poétique, de le faire claquer ou rouler dans un filet, n’est pas fait pour ce genre d’à-quoi-bon. N’a-t-on jamais eu la sensation étrange d’un temps perdu ? Le match nul, dont le nom est sémiologiquement heureux (nul c’est-à-dire en-deçà du nombre, donc de la vie), est le haussement d’épaules de l’esprit de compétition, et accessoirement, une sorte de trahison discrète de l’esprit collectif, amical et social du sport à plusieurs ; l’équipe est un rassemblement et un dosage de talents pour réussir, sous l’égide d’une tactique qui gérera les singularités de l’effectif pour les exploiter au mieux, contre une autre équipe et une autre tactique. Il faut réussir ou il faut manquer son coup ; le match nul, vide, absence de toute réussite et de tout échec, ne renvoie qu’au tragique initial de la rivalité puisqu’il ne désigne rien d’autre – et, ironiquement, peut devenir une réactivation larvée de la guerre archaïque, et donc dépacifier le symbole, au risque de… régler par la guerre la discussion pacifique ! Bref, le match nul peut ressembler à une culbute de l’esprit sportif. Il a quelque chose, sans exagérer, de l’angoisse métaphysique : il est néant, il signale que la paix est vaine.

En France, et dans la plupart des championnats, on camoufle ce vide par l’attribution d’un point unique au classement à toute équipe ayant fait match nul face à une autre (contre trois pour une victoire, et zéro pour une défaite). Si toutefois l’on respectait la philosophie mélancolique du match nul, et si l’on se disait : un match nul vaut zéro point, tout le monde constaterait l’absurdité de cette philosophie. On procède parfois ainsi dans certains sports individuels (il n’y a pas de matches nuls au tennis, par exemple : les matches peuvent durer des heures jusqu’à ce que l’on désigne un vainqueur). Certes, on dira : dans les coupes, et les autres compétitions à tours et à phase finale, on fait toujours en sorte qu’il y ait un vainqueur (parce que les deux équipes ne peuvent pas passer au tour suivant). Eh bien ! Cela ne prouve-t-il pas que le match nul ne permet en aucun cas de répondre à la visée première d’une rencontre sportive, à savoir, la compétition ? Et d’ailleurs, un sport ne se définit-il pas par ses règles ? Pourquoi les mêmes règles ne s’appliquent-elles pas en championnat et en coupe ?

Aussi, ne vaut-il mieux pas une lourde défaite, qui jettera une humiliation (symbolique !) provisoire sur la ville ou le pays concerné ; et ceci jusqu’à la prochaine confrontation, six mois, un an après, où l’on pourra remettre en jeu la domination iconique, ce qui motivera les deux équipes, l’une à conserver sa maîtrise, l’autre à la défier ? N’est-ce pas là une manière plus saine, plus pacifique de concevoir cette opposition non-sanglante ?

Capture0
La 32e journée de Ligue 1 de la saison 2006/2007. Un cas extrême, mais une synthèse du problème ?

Au-delà du spleen du match nul, il y a la dépression du 0-0. Score qui s’est répandu ces dernières années, où les tactiques prudentes, de préservation des joueurs, ont remplacé les tactiques offensives de la victoire à tous les prix. A chaque fois que ce score apparaît sur les comptes-rendus de journée, on nous dit probablement que le monde et le ciel sont vides. Quelle sinistrose. Il n’y a pas d’athéisme en sport : tous les sports ont leurs mythologies, leurs dieux, leurs demi-dieux, leurs malédictions, leurs tournants légendaires, leur théogonie oscillatoire. Le supporter est avant tout un fidèle qui va à la chapelle ardente, le samedi, retrouver sa foi. Comment peut-on nous expliquer rationnellement qu’un 0-0 rapporte 1 point ? Le zéro absolu n’a jamais réchauffé aucun corps.

L’état stationnaire de la Ligue 1, apparent dans toutes les statistiques, et même dans l’état d’esprit commercial et arrogant où sont les clubs aujourd’hui, s’explique peut-être par cette absurdité. On comprend mieux alors Michel, l’entraîneur espagnol de l’Olympique de Marseille, qui était joueur à une époque où le combat était rude et qui s’étonne que ses joueurs refusent de jouer certains matches trop peu importants, afin, selon eux, de se préserver, lorsqu’il rue dans les brancards.

distr_all_scores_475
Graphique 1. Scores d’un million de matches de football (1901-2012)
avg_goals_since1946
Graphique 2. Moyenne de nombre de buts par match (1946-2012)

Certes, le mal n’est pas nouveau ; mais il prend désormais une place inconvenante, et tous les records de buts en première division datent terriblement (la plupart des années 1940 !). Entre 1901 et 2012, 11% des matches (statistiques établies dans 75 pays différents) se terminaient sur le score 1-1, et 8% sur le score 0-0 ; si l’on ajoute les 2-2, on monte, le tout additionné, à quasiment 25% (graphique 1). Le quart des matches se termine sur un score nul ; en moyenne, un point sur douze (si je calcule correctement… ce qui n’est pas certain) remportés par les équipes, depuis 100 ans, provient de rencontres sans vainqueur ! Imaginons un instant que l’on n’attribue aucun point aux équipes qui font match nul. Les classements seraient bien différents. Le FC Nantes, par exemple, a concédé 12 matches nuls sur 38 matches de championnat lors de la saison 2014/2015, terminant à la 14è place sur 20 et sauvant ainsi sa place dans l’élite française. Sans ces douze points, et même en ôtant les points des matches nuls des équipes inférieures, il se serait retrouvé avec le même nombre de points que le 18è, le tout se jouant au goalaverage… En outre, depuis 1946, si l’on regarde la courbe des buts marqués par match, elle est en baisse constante, malgré quelques embellies précaires… (graphique 2). (source)

Et les choses vont, de toute évidence, aller de mal en pis. Les conflits aberrants causés par la communication et la publicité, les affaires douteuses, la corruption et les transferts hallucinants, seules mesures, désormais, semble-t-il, qu’il convient de prendre en compte pour comprendre le football, ont éclipsé la profondeur mystique, poétique et tragique du sport, que les joueurs eux-mêmes pressentent parfois, et que certains avaient compris il y a bien longtemps.

Alors, que répondre au vide métaphysique du match nul ? Comment l’affronter ? Protester ? Bah… On ne lutte pas contre le vide. On ne peut que le pleurer. Tragique, plus que jamais, le football professionnel semble bien condamné à avancer, sans retour possible, vers un statut de vitrine luxueuse et dépressive de l’archi-libéralisme demeuré. Prenons-le comme un état de fait ; et continuons pourtant, en face de la bêtise régnante, à supporter, à trembler, et à y voir ce reste de beauté, fugace et flottante, qui, jadis, avait tous les droits sur les terrains.

Jean Belmontet

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s