Notre Petite soeur

Notre Petite sœur – Hirokazu Kore-Eda (2015)

Il y a une scène au début de Notre Petite sœur où les trois filles, après avoir assisté à l’enterrement de leur père et rencontré leur demi-sœur, proposent à cette dernière, et ce juste avant de repartir en train, de venir vivre avec elles. La petite sœur ne dit rien et c’est au moment où les portes du train se referment que celle-ci leur répond : « Je viens ». A travers les vitres sales, les trois sœurs regardent leur nouveau compagnon courir sur le quai, les bras levés en signe d’au-revoir. Qu’est-ce que cela montre ? Que la petite sœur a agi instinctivement, sans réfléchir, mais en sachant déjà qu’elle prenait la bonne décision. Du cœur et du courage, voilà ce qu’il faut quand il s’agit de choisir sa famille. Cela, Kore-Eda l’a toujours montré, c’est même le grand sujet de son œuvre mais dans son dernier opus, il semble le revendiquer encore plus fort.

C’est terriblement injuste de voir les qualificatifs infligés au film par une grande partie de la critique : léger, simple, naïf, tendre…Comme un jeune adolescent qu’on trouve très mignon « oui vous avez vu il ressemble à son père à son âge » mais à qui on n’adressera pas la parole lors du déjeuner de famille. Kore-Eda se bat pour cet adolescent. Les quatre filles dans Notre Petite sœur sont des adolescentes qui tentent de conserver coûte que coûte chaque parcelle d’enfance qui subsiste encore en elles. Un vrai art de vivre. Dans leur grand maison un peu délabrée mais aux chauds recoins, elles partagent espoirs, désillusions, rires, chants…Kore-Eda filme la vie et la joie naturelle de ces comédiennes, et c’est en ce sens que c’est un vrai film d’acteurs car elles en sont le sujet, le film est un portrait. Aller au marché, au travail, dîner autour d’une table, faire de la liqueur de prune: comme en peinture, il s’agit de voir autre chose que le visible du quotidien, ses actions banales, et de tenter de capturer quelque chose d’autre. Le cinéaste s’efface, rajustant de temps en temps une mèche, une façon de sourire ou de lever la tête, avançant la caméra un peu trop près quand il est trop fasciné par le visage de ces filles. Faire un portrait demande du temps et des réajustements. Parfois, le scénario reprend un peu le dessus (la scène du cri au sommet de la colline, sorte de rite initiatique censé purger tout sentiment de rage « il faut que ça sorte, allez ») et alors c’est un peu raté mais d’un raté sincère car Kore-Eda s’immisce un peu trop mais est de bonne foi. La preuve, il se retire quand les deux jeunes actrices se prennent dans les bras (à ce moment là, il ne peut avoir aucune emprise dessus). C’est raté mais c’est la faute des sentiments.

Quand on pense à la dernière édition du festival de Cannes ayant récompensé trois films de gros beaufs, dégoulinants de bourgeoisie fin de race (Dheepan, La Loi du Marché, Mon Roi), on reste sidéré de voir cette comète ignorée, illuminant des gens qui préfèrent voir ailleurs. Tant mieux en même temps, Notre Petite sœur restera le secret de ceux qui croient encore en l’incroyable force de caractère des femmes et des hommes, leur entière et pleine liberté, et surtout en leur furieux désir d’aimer et d’être aimé.
Qu’il est beau, ce rêve d’être deux !

Tanguy de Bodard

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