Cinéma 2015 : Année politique

Retour sur cette année et ce qui s’est passé, montré, dit et joué dans les salles françaises. 

Les Cahiers du cinéma titraient en septembre, assez justement, « le vide politique du cinéma français ». Si le constat était évident, la légitimité des Cahiers à parler de politique est annulée depuis bien longtemps – eux qui étaient à l’origine de la politique des auteurs, et qui ont ensuite fait croire à une politique de la subtilité ou de l’émotion. Rien de bien politique, justement, que du consensuel – plutôt que de proposer un virage, une ligne forte, les Cahiers ont commencé à décrire les tendances.

img-2194
Maïwenn en pleine défense des opprimés.

Occupés à se morfondre sur le cinéma français, ils en occultaient le cinéma mondial. Car il s’est passé quelque chose, cette année. Alors que 2014 avait été l’année de la narration (Nymphomaniac, Deux jours une nuit, Adieu au Langage, Under The Skin, la Chambre bleue, White Bird, Grand Budapest Hotel et j’en passe), 2015 a vu le cinéma s’emparer de cette question du « politique ».

« Faire des films politiques / Non / Faire politiquement des films ».

Le premier grand film de l’année était Citizenfour, « le docu sur Snowden ». Sauf que non, le film n’est pas un documentaire sur Snowden, ni un thriller, encore moins un film d’espionnage ; c’est un film-témoin de l’histoire en train de se faire. Une caméra présente là où il fallait, « au rendez-vous avec l’Histoire ». Un miracle comme on en voit peu : les documentaires sont, toujours, des rétromentaires, qui regardent en arrière comme si la vérité s’y trouvait encore, alors qu’une caméra ne peut filmer que le présent. L’affaire Snowden, c’est plus le film que l’homme, c’est un geste unique.

Citizenfour a été bien diffusé, et connaît un succès grandissant en VOD. Tant mieux – mais c’est un film étranger. A côté de cela, on trouve Kommunisten, de Jean-Marie Straub, diffusé dans trois salles en France – un des seuls réalisateurs vivant de la « vieille école », pour ne pas dire « la Nouvelle Vague ». Distribution désastreuse pour un film réalisé « politiquement », sans aucune concession et défendant un cinéma brut comme on n’en a jamais fait.

Vincent Lindon a passé trois semaines dans la peau d'un ouvrier. Ca méritait bien une statuette en or.
Vincent Lindon a passé trois semaines dans la peau d’un ouvrier. Ca méritait bien une statuette en or.

Il y a eu ensuite Cemetery of Splendour, en forme d’adieu à sa Thaïlande, que Weerasethakul payera par l’exil. Un rogue-movie, en quelque sorte, qui fait écho à celui de Panahi, Taxi Téhéran, plus dangereux encore et qui demeure un film de résistance. Evoquons aussi Les Mille et une nuits, métrage international qui allie la tradition du conte et la lutte ouvrière, unis contre le système. Tous ces films sont courageux, autant que leurs auteurs – ce sont eux, les véritables héritiers de la politique des auteurs.

Cannes, à l’inverse, a été le cimetière de toute résistance : chez les récompensés, on trouve DheepanMon Roi, La Loi du Marché ou encore The Lobster, c’est-à-dire des films qui ne font pas état de ce qu’ils montrent, qui ne font que découler d’un statu-quo social sans se poser de questions. Maïwenn tourne autour du pot, Lindon ne regarde jamais et on ne regarde à peine Lindon, Audiard fantasme des immigrés qui ne rechignent pas et mieux, qui purgent la France à notre place – plus lâche encore, The Lobster qui frappe dans l’eau, sans pointer du doigt l’arbitraire d’une loi vague et contre laquelle toute rébellion est inutile, voire dangereuse. Toutes ces inepties ont leur excuse : on parle d’absurde, de film de genre, de film social… Comme si la forme du discours excusait le discours, ou pire, comme si le discours n’importait pas, de toute manière. On se fait alors prendre au jeu des formes vides et paresseuses, qui retiennent mieux que personne leur haine contre tous mais se déversent en séduction pour envoûter le public. Réfugiés derrière les étiquettes de « film de genre », d’absurde, de « drame français », ils se dédouanent de faire état d’une quelconque réalité. En s’imposant comme fictions pures, ces films deviennent purs mensonges, tordant le réel à leur intention.

Dheepan-decevante-Palme-d-or_article_popin
« Tu vois ma puce, il faut bien apprendre le français et travailler sans rien demander. Comme ça, les français, ils nous aimeront bien. Ensuite j’irais massacrer ceux qui ne sont pas d’accord ».

On pourrait alors penser que le cinéma politique refuse le populaire – le cas de confidentialité de Kommunisten deviendrait alors la seule raison de son ostracisation, et donc de sa politisation. Mais relevons le cas de Seul sur Mars qui, loin d’être une propagande pro-américaine se servant de la NASA et de Matt Damon comme porte-drapeaux du rêve américain, montre justement la faiblesse des Etats-Unis, contraints de s’allier secrètement à la Chine communiste pour sauver leur homme. Une petite leçon d’humilité politique en apparence, mais la friction dissimulée des deux systèmes du XXème siècle qui s’unissent de façon fortuite pour un plus grand bien : l’homme. Sans doute est-ce la science-fiction qui excuse cette incartade dont Hollywood est peu familier. Mais relevons un cas autrement plus courageux et poignant : celui de Mad Max. Pour la première fois, un film d’action titanesque montre les femmes puissantes et les hommes blessés. L’un disparaît dans la foule, les autres s’élèvent avec les intouchables, reprendre ce qui leur appartient de droit : la cité, et la vie dans la cité. Reste à espérer que se réveillera, en France, une conscience plus aiguë que celle qui croit que le cinéma doit « montrer la situation », car il peut la faire changer.

Piotr Sobkow

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s