L’écran comme enjeu majeur pour l’art contemporain

J’adore le langage et son accomplissement dans l’écriture artistique, mais dans mon siècle je n’ai trouvé personne qui puisse égaler Montaigne et tous les autres. Il existe beaucoup d’auteurs sans prétention, qui justement ont bien compris qu’ils ne feraient pas grand chose, mais de génies, je crois qu’il n’y en a plus. Un coup d’œil aux presses littéraires ainsi qu’à la critique qui ressasse les mêmes noms depuis plusieurs années fait apparaître tout comme étant fade et répétitif. Et c’est une ironie du sort que de voir que l’Université n’a vraiment cherché à s’ouvrir sur le monde littéraire vivant que quand il n’avait plus grand chose à dire. Je me souviens de Mauriac racontant les stratagèmes secrets auxquels il avait recours pour lire Rimbaud sans être découvert par ses professeurs. Aujourd’hui, les contemporains sont étudiés aux lycée où l’on mêle sans vergogne poète, militaire et polémiste dans une mixture amusante et arrachée à tout ordre esthétique et temporel.

Ainsi, la notion d’art appelle implicitement le génie et notre époque semble n’avoir pas de génie vivant dans le domaine de l’art – en tout cas, il-elle n’est pas encore connu-e. Et pourtant, la France n’a jamais été aussi peuplée, et donc logiquement n’a jamais contenu autant d’artistes en puissance. Ajoutons à cela qu’un nouvel outil technique dont la force est en perpétuelle évolution, l’internet, concerne directement le langage. Nous étions en droit d’espérer quelque nouvelle forme artistique émerger de ce nouveau foyer. Nous n’avons rien décelé.
Et c’est pour cela que le présent de l’art est passionnant.

Si la littérature est incapable d’innover, serait-ce parce que le français est mort ? Je préfère laisser de côté cette question un peu reac-friendly puisque un petit nombre s’agite pour déplorer que l’idée même de la france, avec un « F » majuscule est à l’agonie. C’est peut-être vrai, mais je ne crois pas que ce soit une raison pour se mettre en colère.

Le français tué par les français.
Le français tué par les français.

Bref, quelles sont les formes d’art que le peuple reconnaît aujourd’hui ?

Une principalement : le cinéma. Un sondage place le septième art comme « loisir préféré des français ». Les puristes auront de quoi gloser sur cette association hérétique qui placerait au même niveau le loisir et l’art. C’est dommage, mais c’est comme ça, et justement c’est intéressant parce que c’est très populaire. Quand je parlais de la révolution opérée par internet dans le domaine littéraire, j’étais à côté de la plaque, ou plutôt, à côté de sa substance. En fait, internet, c’est une plateforme de communication et l’art, c’est pas vraiment fait pour « communiquer ». Non. En revanche, le cinéma et internet entretiennent des rapports complexes. Prenez, par exemple, la série Buffy contre les vampires : elle a évolué, influencée sur de nombreux points grâce aux avis de ses fans. Un autre aspect du cinéma se révèle dans le fait que l’université a complètement snobé le cinéma. La critique universitaire et les colloques organisés dans ses cadres en font un art soumis aux autres domaines- qui eux sont considérés comme nobles. Lui est constamment étudié « au regard » de la philosophie et de la littérature.

buffy-saison-5
Buffy contre les vampires (ça a l’air ringard mais c’est vraiment trop cool)

Eh bien qu’importe, parce que ces sciences vieillissantes sont totalement délaissées par les générations nouvelles élevées dans un monde culturel précisément dominé par l’écran. La culture populaire ne s’en est tout simplement pas encombrée dans son approche du cinéma. Truffaut a dit que « En France, tout le monde a deux métiers : le sien, et celui de critique de cinéma.» Et il avait bien raison, tellement raison que c’est encore valable aujourd’hui, plus que jamais grâce à internet. Internet fut un véritable empowerment pour cet art : art de l’écran, un film est plus rapide à visionner qu’un livre à lire et de nombreuses plateformes de discussion se sont développées comme vodkaster, allociné, senscritique… elles ont séduit un grand nombre d’internautes, qui peu à peu se sont découvert cinéphiles. Quelque part dans la logique cosmique, peut-être que ces interfaces d’échanges sont le relais de l’émulation intellectuelle de la Nouvelle Vague? Bien sûr, ce succès peut être forcément accompagné d’un relent moins glorieux : celui, par exemple, qui fait que du coup les films sont le prétexte à des lectures multiples , souvent partisanes , voire morales mais de manière très pénible aussi, très personnelles… Je n’ai rien contre la subjectivité, mais étaler au grand jour sa bêtise individuelle et en faire la mesure absolue de toute chose artistique n’est pas une bonne solution à mon sens. Si elles n’étaient hilarantes, ces critiques sont parfois blessantes pour les êtres rares qui espèrent en l’humanité et qui voient dans le cinéma un outil de salvation.

Interrogeons encore l’élite et sa place dans la polis actuelle. Un paradoxe se révèle justement quant à l’impossibilité d’être d’un gouvernement, mais dans ce cas précis, d’une manie étrange des politiques gouvernementales, c’est de comparer la façon dont les subventions sont allouées, d’une part, pour les arts plastiques, et d’une autre, pour le cinéma. Les premiers sont clairement en faveur d’un certain élitisme (souvenez-vous des Colonnes de Buren), puisqu’un grand nombre de citoyens rejette totalement l’art contemporain. En revanche, c’est tout le contraire qui se passe concernant le cinéma, pour lequel ce sont les œuvres supposées populaires qui ont les faveurs des bourses ministérielles. Là encore, il faut en revenir à l’écran.

Les subventions publiques dépendent des exigences de la télévision. Mais pourquoi la télévision a-t-elle un goût de chiotte ?

« Quand j’entends le mot culture, je sors mon carnet de chèques. » Le Mépris, 1963

a scène bizarre, au début du Mépris, vient de ce que les producteurs américains avaient exigé de Godard de
La scène bizarre, au début du Mépris, vient de ce que les producteurs américains avaient exigé de Godard de « voir les fesses de Bardot »

Prenons l’exemple du CNC. « Le CNC finance les rêves des créateurs d’image et soutient une industrie dynamique et innovante» En tout cas, c’est ce qu’il claironne sur son site officiel. Il s’agit donc d’une institution publique, mais qui a pour directrice Mme Frédérique Bredin, (qui a été ou est encore) directrice de Lagardère Active : Elle, Paris Match, Europe 1, RFM, Gulli et Doctissimo … Une entreprise française qui par sa volonté de livrer au néo-libéralisme la culture et l’information en France, est responsable de la nullité qualitative de tout ce qui se trouve à portée de nos paluches usées par le labeur, de la télécommande aux journaux vendus en kiosque.

Mme Bredin a peut-être changé de casquette, mais pas de cœur : elle a toujours les qualités de gestionnaire du capital. J’attends de cette dame qu’elle lutte pour permettre à des jeunes auteurs français de cinéma d’être diffusés, à la télévision ou dans les salles, et faire ainsi rayonner la culture française, ou bien qu’elle crée des partenariats entre les archives du CNC et les chaines publiques, pour faire vivre et partager l’héritage de son institution. Ce n’est pas le cas, puisque on décharge la grosse artillerie sur le téléchargement, on lui déclare une guerre franche et fanatique, sans même songer qu’il est un outil formidable et inévitable pour les cinéphiles désargentés. Pour cela, le CNC lance des places moins chères sensées faire profiter les jeunes (qui risqueraient de ne pas être les futurs consommateurs tant espérés), et l’on apprend que les budgets alloués à la production des films sont réduits de 20%.

France 2, chaîne publique, obligée d’investir dans le cinéma, ne subventionne quasiment jamais de films d’auteurs Le comité n’appose sa signature qu’à la condition de voir apparaître sur le document le sceau de la secte richissime des comiques nationaux. En gros, on donne du fric à ceux qui en ont déjà. #niquelalogique. Évidemment le comité responsable de l’allocation des subventions de France 2 cinéma clame être indépendant de France télévision, mais c’est une tromperie indécente puisqu’il raisonne implacablement en audimat et en profit et que le choix final dépendra totalement du président de France Télévision *.

Merde, qu’est-ce qui a pu se passer depuis 1979, où Antenne 2 avait commandé à Jean-Luc Godard une série : France tour détour? Mieux vaut en rire, tant une chose pareille est impossible aujourd’hui, puisque la finance domine implacablement la création, l’art et l’intelligence.
Et pourtant le cinéma a tant à offrir : il a survécu à l’expérimentation, à commencer par celle de Dziga Vertov, en 1928 avec L’Homme à la caméra, et puis celles d’Eisenstein, Clouzot, et puis d’autres… Le genre n’a cessé de se renouveler, pour tant de choses différentes, concernant l’homme et la société ; de raconter des histoires et d’être aimé par le peuple.

L'homme à la caméra
L’homme à la caméra

L’art a toujours exprimé, a toujours été profondément lié au mystère de l’histoire qui fait son temps, c’est à dire aux mystères aussi nombreux que sont nombreuses les vies qui peuplent la terre à ce même moment . Notre époque, si mobile, et qui s’exprime à travers l’écran, doit parier sur le cinéma qui est l’art de l’écran.

Je crois dans le cinéma, qui à la fois est lux et veritas en mouvement. Il est l’art de notre réalité et ne saurait disparaître tant que nous sommes réels. Profitons-en, nous avons des millions de films à notre portée, et même les moyens de les faire ! L’homme est né avec les peintures des grottes, et l’homme risque de mourir avec le cinéma.

*Cahiers du Cinéma n°689. Article en p.50 « Service Public » .

-Marta

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